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La chaleur du Diable

L'histoire se déroule dans le Wisconsin, aux États-Unis, par une belle soirée estivale au cours de laquelle il fait encore 35°.  Les époux Chambers décident de ponctuer une chaude journée d'une petite promenade en amoureux.   A présent que tombe le soir, il fait sinon plus frais, du moins plus respirable.

La nature avoisinante est superbe, sauvage, riche, un paysage de contes de fées.  Pourtant, Roger Chambers n'a pas la moindre envie d'évoquer Walt Disney ou la comtesse de Ségur.  Il veut seulement profiter d'un instant de calme au bras de sa moitié, Lucille, une plantureuse blonde qui ne fait absolument pas ses cinquante-cinq printemps.  Il en a douze de plus qu'elle et cette petite balade fera sans doute un bien fou à ses articulations, dernièrement massacrées de rhumatismes.  En fait, il n'en est pas plus sûr que ça car il croit avoir remarqué que tant les fortes chaleurs que les grands froids provoquaient les crises. C'est aussi le moment de tailler une petite bavette...

Il salue donc, comme il se doit, cette magnifique soirée et le ciel dans lequel commencent à apparaître quelques étoiles qui surgissent comme par enchantement.  Un petit vent souffle discrètement, atténuant encore la moiteur de cette fin de fournaise. Avec Lucille, il devise de choses et d'autres et tente de faire rimer le paysage bucolique dans lequel ils évoluent avec ses propos romantiques.

Mais Lucille est avare de mots. Elle ne lui répond que distraitement. Elle paraît préoccupée par Dieu sait quoi. Le sixième sens féminin, peut-être.

Roger surveille en coin les mimiques de sa femme, y décèle de petits tressaillements, un rictus. Ses sourcils se froncent et se mettent en accent circonflexe, ses yeux s'agrandissent. Il s'attend à une exclamation mais pas du tout à celle-ci :

"C'est la fin du monde !" et la voilà qui devient comme hystérique.

Roger tente de la calmer, ne comprenant rien à cet emportement soudain. Mais Lucille tend la main en montrant quelque chose dans son dos. Il se retourne alors et ce qu'il voit le laisse pantois.

Au loin, de sombres nuages obscurcissent le ciel, zébrés d'éclairs encore lointains. Un orage se profile à l'horizon.  Le vent se lève et les bourrasques soulèvent le sable.

"Allons !  Ne sois pas stupide !  On va avoir un bel orage, c'est certain. Mais nous aurons bien le temps de..."

"Nous n'aurons le temps de rien du tout. Regarde ! Je le sens, le Diable vient nous rendre visite !"

Et comme Roger s'apprête à lui répondre qu'il s'agit là d'une idée déraisonnable, dépourvue de sens, son regard se reporte vers la nuée.  Il n'en croit pas ses yeux ! Les nuages se sont rapprochés à une vitesse vertigineuse, les éclairs ont cédé leur place à un véritable feu d'artifice, le vent monte et commence à souffler en tempête. La pluie l'accompagne, d'abord sommairement, puis plus fort et - visiblement - dans un instant ce sera le déluge !

Il n'y a pas de temps à perdre : il faut rentrer à la maison. C'est tout près, c'est tout à fait réalisable. Les époux prennent leurs jambes à leur cou, Roger a oublié ses rhumatismes. Lucille court en comme si elle avait encore vingt ans.

Ils arrivent dans le hall juste au moment où les éléments se déchaînent.

"Pfiouuu ! On l'a échappé belle !" fait Roger en mettant son chapeau au porte-manteaux.

"Nous ne sommes pas sauvés, Roger. Il arrive !"

"Qui ça ?"

"Le Diable !"

"Mais enfin, qu'est-ce qui te prend de parler du Diable ? Toi et moi on a déjà vu des tempêtes éclater et ce n'est pas ce qui..."

Mais Lucille l'interrompt : elle a le regard hagard, les yeux fixes, énormes, comme si elle était sous hypnose.

"Je le sens, Roger ! Je le sens ! C'est le Diable ! Il est tout près maintenant, d'ailleurs il fait de plus en plus chaud..."

Roger secoue la tête, sceptique et rationnel. Quelques gouttes de sueur tombent pourtant de son front. Il s'en aperçoit. L'espace d'un instant, il est perplexe. Mais son bon sens reprend aussitôt le dessus.

"Écoute, nous venons de nous dépêcher pour rentrer. Nous avons couru. Il fait tout de même encore 35°. Donc, c'est normal que...

"Il en fait quarante, Roger.  Regarde le thermomètre !"

Roger s'exécute et reste figé devant l'appareil de mesure qui indique bien quarante degrés.  Or il est près de 22 heures et tout porte à croire que la température devrait baisser. Dans le pire des cas, elle devrait rester stationnaire. Mais pas monter ! Ce n'est pas normal. Mais il n'y a pas de quoi crier au Diable, parbleu !

"Sans doute s'agit-il de chaleur résiduelle. Nous avons peut-être éteint les ventilateurs trop tôt et nous interprétons exagérément la différence de température. C'est relatif, soyons sérieux !"

"Roger, ton explication ne tient pas debout. Et je te dis que quelque chose est en train de se passer ! Cette tempête, cet orage, cette chaleur soudains, les signes sont là : le Prince des Ténèbres est à notre porte. Il ne nous reste plus qu'à prier pour le salut de nos âmes !"

"Lucille, avec tout le respect que je te dois, tu dois bien savoir que je ne crois pas à toutes ces bondieuseries ni à ces diableries, d'ailleurs.  Il s'agit seulement d'un phénomène météorologique, c'est tout ! Ne vas pas t'imaginer toutes sortes de choses. Ne sois pas ridicule !"

"Mon pauvre Roger ! Tu ne crois ni en Dieu ni au Diable, je le sais bien. Mais pourrais-tu donc m'expliquer la température que je lis à présent au thermomètre ?"

"Oui, je sais. Il indique quarante degrés. La température a monté de cinq degrés depuis notre départ et..."

"Non, Roger.  Le thermomètre indique quarante-six degrés !  Qu'est-ce que tu dis de ça ?"

Cette fois, Roger se précipite et regarde le niveau de mercure. Sa femme a raison ! C'est incroyable ! Et comme il s'éponge le front et constate que sa chemise est trempée de transpiration, Lucille poursuit ses conclusions :

"Tu ne peux pas le nier : il se passe un phénomène extraordinaire. Je n'invente rien, le thermomètre le prouve. Ca, c'est une mesure objective et pas une impression subjective. D'ailleurs c'est une vraie fournaise, ici. Il fait à mourir !"

"Je... je n'y comprends rien..." admet enfin Roger.

"D'ici quelques instants, quand nous serons transis de peur et trempés de sueur, une odeur de soufre nous parviendra. Puis, une ombre gigantesque se dessinera sur les murs. Toi-même, Roger, tu y verras les cornes de Belzébuth, la fourche de Satan ! Alors tu comprendras, mais il sera trop tard..."

Comme pour ponctuer cette sentence, un formidable coup de tonnerre retentit et la pièce s'illumina comme en plein jour.  L'éclair fut double, la maison toute entière trembla sous le coup de foudre.

Roger fut pris d'un léger malaise. Il se dirigea vers le bar et se servit un whisky. Ses mains tremblaient. Derrière lui, sa femme récitait des litanies : "Notre Père, qui êtes aux cieux..."

Que se passait-il donc ? Quarante-six degrés, soit onze de plus en seulement une demie heure, c'était inouï... Machinalement, il regarda à nouveau le thermomètre. Il dut faire un effort pour rétablir sa vue qui se brouillait, peut-être sous l'effet de la chaleur. A moins que ce soit le trouble qui le gagnait. Mais non, il avait bien vu : quarante-neuf degrés !

Roger s'était assis dans le canapé et regardait, médusé, sa femme qui implorait tous les saints du paradis. Il se dit qu'il devait faire un très mauvais rêve et que tout cela allait cesser. Il allait se réveiller dans un instant et tout cela ne serait bientôt plus qu'un mauvais souvenir.  Mais au lieu de cela, il lui sembla qu'il faisait encore plus chaud. Il maudit le whisky qui coulait dans ses veines et perturbait son raisonnement. Son coeur cognait très fort dans sa poitrine, il le sentait dans ses tempes. Un violent mal de tête le saisit. Il vit encore Lucille qui levait les bras aux ciel et semblait ricaner telle une sorcière de l'Inquisition. L'instant d'après, il la vit s'affaler sur le sofa, victime de la chaleur. Quant à lui, il comprit que le moment était venu de décrocher le téléphone et d'appeler les secours...

EPILOGUE

Devant la villa des Chambers, le gyrophare de l'ambulance baignait la façade d'une ambiance irréelle, alternativement bleue et rouge.  Une seconde ambulance arriva en même temps que le Sheriff dans sa Plymouth.  Nick, Andy, Joss et Roberts s'activèrent et l'on sortit deux civières avec Jimmy et Edwards qui tenaient les perfusions.  L'étoilé vint aux renseignements et reçut l'essentiel : déshydratation, coup de chaleur, syncope.  Un bilan standard dans les circonstances présentes.  On les emmène en observation mais demain soir ils seront sur pieds, sauf complications naturellement...

Naturellement... se dit le Sheriff en passant sa main dans ses cheveux, un vieux tic qu'il avait adopté depuis l'affaire Timson.  Il lui tardait que cette prestation se termine car il avait eu un sacré boulot.  Le téléphone n'avait cessé de sonner, puis son portable.  En moins de deux tout ses effectifs avaient été mobilisés.  Le monde était devenu fou.  Il y avait eu des accidents en série, dus à des tronçons de route dont l'asphalte avait commencé à fondre, à des malaises causés par la chaleur.  Les esprits s'étaient enflammés, des soiffards avaient forcé sur la bouteille avec un prétexte tout trouvé. Il y avait eu des bagarres.  Certains étaient tombés alors qu'ils n'avaient reçu aucun coup : l'émotion et la chaleur avaient eu raison d'eux, momentanément.  La chaleur !  Cette satanée chaleur en avait rendu plus d'un complètement maboul !  Le thermomètre était monté jusqu'à cinquante-cinq degrés !  La température record jamais enregistrée avait été de 57°8, en Lybie, en 1922...

William n'en pouvait plus, bien que la chaleur étouffante se soit rapidement dissipée après avoir atteint son sommet.  Il s'était multiplié pendant toute la soirée. Les pompiers aussi avaient eu beaucoup de travail. Tous ses hommes étaient exténués.  Il n'avait pas eu le temps de se renseigner sur ce qui s'était passé, ne glanant que de menus renseignements ça et là.  Selon certains, un cas semblable s'était déroulé en Oklahoma, en 1996.  Mais la température n'avait grimpé que de huit degrés... Il faut pourtant dire que cela s'est fait en vingt minutes!  A Abadan, en Iran, la folie aurait été complète avec un pic atteignant les 87° !  Toutefois, ce record n'avait pas pu être homologué car on manquait de preuves et le cas pouvait relever d'une exagération.  Cependant, il était certain que la température était subitement montée en flèche, que les récoltes avaient presque instantanément été détruites, desséchées sur place... il y avait eu plusieurs victimes.  On parlait de plusieurs dizaines de décès...

Le lendemain, Bill ne dut faire aucun effort de recherche pour connaître la solution de l'énigme : la radio avait expliqué le phénomène en long et en large en lui trouvant tout d'abord un nom pour l'identifier.  Il s'agissait d'un heat-burst.  Comprenez : un "coup de chaleur", un phénomène météorologique encore mal compris.  Il se caractérise par une augmentation rapide de la température, des rafales de vent, une diminution de l'humidité de l'air.  Le heat-burst a une prédilection pour la nuit et les orages en phase de déclin. L'hypothèse la plus couramment admise est que la pluie tombant dans de l'air sec s'évapore en donnant de la virga et refroidit l'air environnant.  Par conséquent, ce dernier devient plus dense et est accéléré vers le bas.  En descendant rapidement, la masse d'air se réchauffe par compression adiabatique alors que la quantité de vapeur d'eau y reste la même, ce qui fait diminuer son humidité relative.  Plus d'informations dans notre journal de..."

Bill coupa la radio.  Au diable ces compressions diabétiques et autres virgules auxquelles il ne comprenait rien.  Tout ce qui lui importait de savoir c'est que Lucille avait tort.  Quand Chambers lui avait téléphoné, il n'avait guère pu tirer de propos intelligibles de la part de Roger mais il avait clairement entendu sa femme parler de l'arrivée du diable auquel elle imputait l'augmentation de la température.  A ses yeux il s'agissait donc bien d'un phénomène surnaturel et William détestait ça.  Il ne tenait pas à être le premier flic à avoir mis le diable en taule. Roger avait raison : il ne fallait pas laisser Lucille dire, ni Lucille faire.


NB :

- adiabatique signifie qu'il n'y pas d'échange de chaleur entre le système et le milieu extérieur.

- Virga : en météorologie, tout type de précipitation ne touchant pas le sol.

- Comtesse de Ségur : bien connue chez nous comme l'écrivain auteur des Nouveaux Contes de fées, en revanche beaucoup de gens ignorent que le personnage est d'origine russe, issu d'une famille noble dont la généalogie remonte à Genghis Khan.

- Bill est le diminutif de William comme Bob est celui de Robert.

- Le nom Chambers est un clin d'oeil à Stephen King, qui emploie souvent ce nom dans ses ouvrages.

- Le texte ici présent n'est pas une copie d'un ouvrage externe, mais bien un écrit personnel.

- La définition du heat-burst émane de Wikipédia.