LES CREATURES INFERNALES LAMIES. Terme générique désignant les sorcières, à partir de la fin du xve siècle. Pierre Le Loyer, qui a d'ailleurs tendance à les confondre avec les empuses et les stryges, nous fournit d'utiles renseignements touchant l'origine des lamies «Les lamies étaient des démons du désert ayant forme de femmes, et au lieu de pieds cachaient des têtes de dragons ». Dion Chsysostome fait des lamies des bêtes de la Libye «si vites et rapides qu'aucun, tant agile soit-il, ne saurait les dépasser à la course, et pour tromper plus aisément ceux qu'elles veulent dévorer, elles leur montrent leurs tétins et leur sein, de sorte qu'ils n'ont rien de plus grand désir que d'approcher auprès de ces monstres, qu'ils pensent être des femmes, et qui ne parlent point, parce que toute leur voix n'est qu'un sifflement de serpent ou de dragon. Mais si tôt qu'elles tiennent les hommes, elles les prennent de leurs mains crochues, qu'elles ont cachées, et puis les dévorent, les ayant piqués de la dent venimeuse qui est en leur tête de dragon... Les lamies étaient surtout friandes du sang des petits enfants, comme le sont les sorcières. Suidas en apporte la raison de Douris, auteur fort ancien, qui se sert d'une fable "(à savoir) que Jupiter aima la nymphe Lamie, et l'engrossa d'un enfant que Junon de pure jalousie étrangla, de quoi la nymphe fut si dolente que de mélancolie elle devint laide et difforme, et par dépit ne cessa de vouloir du mal aux enfants d'autrui. (Discours des Spectres, Livre III, ch. 5).Certains dêmonologues associèrent non pas la nymphe, mais Lamia, reine de Libye, à Lilith, à Mormo, et en firent une sorte de goule ou de vampire (avant la lettre) avide de chair humaine. A partir de 1400 des textes évoquent les Lamiae démons déguisés en vieilles femmes qui parcouraient les campagnes durant la nuit et volaient des enfants pour les faire rôtir. Par la suite, sous l'influence du traité d'Ulrich Molitor (De lamiis et phitonicis mulieribus) paru en 1489, le mot désigna l'ensemble des sorcières. LARVES. Entités malfaisantes, invisibles mais présentes, surtout la nuit, qui se mettent au service des sorciers et des envoûteurs pour tourmenter les vivants et s'emparer des débris d'ongles, de poils, de chevelure, qu'ils oublient trop souvent de détruire. On les compare, ou on les confond par erreur avec les succubes, car certaines larves viennent épuiser les hommes qui leur plaisent. Anne Osmont prétend que leur présence détermine de nombreuses maladies : "Peut-être les microbes dont on fait tant d'état sont-ils les créations de ces animaux monstrueux. Cela se peut et c'est à ces larves du bas astral que les magistes anciens attribuaient aussi la création quasi spontanée des poux et autres vermines, s René Schwaeblé nuançait d'ailleurs cette façon de voir. Pour lui les larves ne sont pas à proprement parier des microbes, car elles n'ont pas de forme. Principes vitaux inconscients, elles flottent dans l'espace et cherchent à se manifester : "Elles s'attachent à ce qu'elles rencontrent, plus spécialement attirées par ce qui contient des organes nutritifs, rendant fous ceux auxquels elles se collent : de nombreux cas de folie sont observés parmi les buveurs de sang des abattoirs, et les Juifs instruits ne mangent que de la viande exsangue (le Problèwe du Mal, p. 114). En dehors du sang, elles cherchent aussi à se fixer dans le sperme de l'homme et, "enfants de la solitude d'Adam ", pour parler comme certains cabailstes, sont attirées par les pollutions nocturnes et par l'onanisme.Pour Stanislas de Guaïta, la présence des larves relève simplement d'une hallucination comparable à celle qui incite les gens superstitieux à rencontrer des fantômes, dans un état voisin de l'extase somnambulique: "Dans les larves, on peut voir des rudiments de médiateur plastique, aussi dépourvus d'âme consciente que de corps matériel, mais susceptibles, par condensation, de devenir visibles, tangibles même : elles affectent alors la forme des êtres qu'elles approchent. L'occultiste (qui les attire, les domine et les dirige par l'intermédiaire de son propre corps astral) peut leur donner, à volonté, l'apparence d'un objet quelconque, pourvu qu'il détermine mentalement la nature de l'objet désigné, et qu'il en burine avec force les contours dans son imagination> (Au Seuil du Mystère, 6~ édition, Paris, 1963, p. 94).Enfin, Jules Bois regarde Satan comme le prince des larves, comme leur collectivité, comme s l'énorme et incohérent vouloir qui fermente dans le péché du monde. En lui se mordent et se déchirent antiques et neufs sophismes, perfides cogitations, sinistres efforts, rêveries malfaisantes, gestes dépravés, gâchant la Lumière depuis qu'il existe un homme. Il est cela, le Diable, et rien d'autre. Il est cette nuit, cette guerre, cette vulgarité, cette puanteur. Autour de la terre serpent, aux écailles de phosphore, il enroule tristement sa bestialité qui, aux yeux des voyants, des médiums et des poètes, se coagule et se dissout en grotesques chimères, en fauves qui grondent et bavent, en monstres obscènes et infirmes, en insectes, falots et stercoraires, en tortillements de fuligineuse menace (le Satanisme et la Magie, Paris, 1895, p. 246).On se protège des larves en les repoussant avec des pointes (clous, poignards, épées...), et en brûlant des parfums à base de camphre, de jusquiame, de mandragore et de pavot. LÉCHIES. Démons sylvestres appartenant au panthéon slave, dont l'extérieur rappelle celui des faunes et des satyres du paganisme gréco-romain. Capables de se rapetisser au niveau des herbages ou de s'élever à la hauteur des arbres, les léchies se plaisent à égarer les voyageurs, et à les diriger vers des cavernes où ils les chatouillent jusqu'à ce que mort s'ensuive.Ceux qui les faisaient paître, voyant ce qui était arrivé, s'enfuirent, et répandirent la nouvelle dans la ville et dans les campagnes. Les gens allèrent voir ce qui était arrivé. Ils vinrent auprès de Jésus, et ils trouvèrent l'homme de qui étaient sortis les démons, assis à ses pieds, vêtu, et dans son bon sens; et ils furent saisis de frayeur. Ceux qui avaient vu ce qui s'était passé leur racontèrent comment le démoniaque avait été guéri. Tous les habitants du pays des Géraséniens prièrent Jésus de s'éloigner d'eux, car ils étaient saisis d'une grande crainte» (traduction Louis Segond). LEMURES. Ames de morts qui, certains jours, revenaient sur terre par attachement à leur corps. Platon en parle le premier dans son Phédon. Les Lémures, chez les Etrusques et chez les Romains, s'attachaient à tourmenter les vivants. Moins effrayants que les larves, moins honorés que les mânes, on essayait de les apaiser par d'étranges cérémonies : les Lemuria, qui se tenaient les 9, il et 13mai. Le père de famille leur offrait alors des fèves noires. Comme ces ombres apparaissaient sous forme de spectres ou d'animaux, certains occultistes les assimilèrent, à tort, aux vampires. LEONARD. Démon des premiers ordres, grand maître des sabbats, chef des démons subalternes, inspecteur général de la sorcellerie, de la magie noire et des sorciers. On l'appelle souvent le Grand Nègre. Il préside au sabbat sous la figure d'un bouc de haute taille; il a trois cornes sur la tête, deux oreilles de renard, les cheveux hérissés, les yeux ronds, enflammés et fort ouverts, une barbe de chèvre et un visage au derrière. Les sorciers l'adorent en lui baisant ce visage inférieur avec une chandelle verte à la main. Quelquefois il ressemble à un lévrier ou à un boeuf, ou à un grand oiseau noir, ou à un tronc d'arbre surmonté d'un visage ténébreux. Ses pieds, quand il en porte au sabbat, sont toujours des pattes d'oie... Léonard est taciturne et mélancolique; mais dans toutes les assemblées de sorciers et de diables où il est obligé de figurer, il se montre avantageusement et déploie une gravité superbe (Collin de Plancy, Dictionnaire, 1863). LEVIATHAN. Les conjectures sont très diverses quant à l'aspect extérieur du démon Léviathan: serpent de mer ou monstre aquatique, que certains assimilèrent à la baleine, au crocodile, voire à l'hippopotame voué à Seth, dans l'Egypte antique. » Ce léviathan que tu as formé pour se jouer dans les flots » (Psaume 104, 26) sera anéanti lors du Jugement dernier:Au Moyen Age, s'en remettant au texte du Livre de Job (LXI), les auteurs de mystères, les sculpteurs et les peintres assimilèrent la gueule de Léviathan à l'entrée des Enfers.Par la suite, LévÎathan devint un démon des plus ordinaires, très menteur cependant et peu commode à exorciser, comme il le prouva dans maintes affaires de possession diabolique, au xviie siècle. Ajoutons que, suivant une tradition rabbinique déjà appliquée à Samaèl, Léviathan, lui aussi androgyne, aurait séduit Eve, puis Adam. LICORNE. La corne de licorne - ou plus exactement l'incisive supérieure du narval - passait autrefois pour souveraine contre les sortilèges. Le pape Jean XXII et le cardinal Torquemada n'abandonnaient jamais leur couteau en corne de licorne. On sait qu'Ambroise Paré consacra toute une étude à définir les moeurs et coutumes de cet animal fabuleux au corps de cheval, muni d'une corne unique symbolisant la force et la virginité. En 1846, l'abbé Migne n'était pas absolument certain de sa complète disparition : » On est d'ailleurs indécis sur ce qui concerne ces animaux, dont la race semble perdue. »Ce cheval fabuleux portant une corne unique sur le front, qui, selon Jung, symbolise » la force sauvage, indomptée, pénétrante », a été considéré, par saint Basile, comme le complice de Satan: » Prends garde à toi, O homme, et défie-toi de la licorne, c'est-à-dire du démon. Car elle est habile à faire le mal, et trame le mal contre les hommes » (cf. H. Gougaud, les Animaux magiques de notre univers, p. 51). LIÈVRE. Des légendes de Dordogne assurent que le Diable apparaît parfois en lièvre énorme, faisant des signes de la patte pour convoquer au sabbat. La lépanthropie est la mutation de l'homme en lièvre. LILITH. Sanguinaire, jalouse, luxurieuse et impudique, à la ressemblance de la suméro-akkadienne déesse Lilitû, dont son nom très probablement dérive, Lilith, dans la tradition rabbinique, apparaît comme la reine des succubes. Cent quatre-vingt mille servantes sont à ses ordres, toujours prêtes à envahir notre univers, vivant dans les maisons en ruines et les latrines, sortant de nuit, et se nourrissant de pus et de vermine. Incarnation du Mal, Lilith est la terreur des femmes en couches, car on la soupçonne de voler les nouveau-nés pour les dévorer à l'instar d'une goule. Aussi place-t-on cette inscription sur le mur de la chambre des parturientes » Adam et Eve, ici; Lilith dehors ».Une autre tradition en fait la première femme d'Adam, dont elle aurait eu d'innombrables démons, avant de s'enfuir pour épouser Samaél, l'Ange de la Mort. Rémy de Gourmont devait subtilement évoquer le caractère imprévu et morbide des vices de Lilith que, pour sa part, Victor Hugo comparait à une femme fatale, résumant l'âme d'un monde disparu: » Min qu'Adam goûtât le fiel avant le miel Et le baiser du gouffre avant celui du ciel Eve était nue. Isis-Lilith était voilée Les corbeaux l'entouraient de leur fauve volée;Les hommes la nommaient Sort, Fortune, Ananké; Son temple était muré, son prêtre était masqué;Elle buvait du sang dans le bois solitaire; Elle avait des autels effrayants. Et la terre Subissait cette abjecte et double obscurité En bas Idolâtrie, en haut Fatalité. » LOKI. Démon astucieux et pervers, du panthéon scandinave, souvent assimilé à Satan, Loki, actuellement enchaîné par les divins Ases, doit un jour recouvrer la liberté et anéantir le monde. LOUP l'instar d'Osiris, le premier dieu qui eût emprunté cette forme pour combattre ses ennemis - si l'on en croit Diodore de Sicile - le Diable aimait à se métamorphoser en loup. Cet animal redoutable et simulateur symbolise, en effet, les faux prophètes (saint Matthieu), les esprits cauteleux qui cherchent à troubler les brebis du Seigneur (Tettullien), voire à persécuter son Eglise (Bède le Vénérable). Le grand nombre des expressions populaires et des proverbes faisant allusion au loup prouve combien on redoutait jadis cet animal. Carnassier vorace, sauvage et rusé, le loup fut longtemps la terreur des bergers qui, pour l'éloigner de leurs troupeaux, récitaient une Oraison ou Pater du loup, s'achevant sur ces mots : «Vade retro, o Satana. Ils l'assimilaient par conséquent au prince des démons. Satan aimait d'ailleurs à prendre son apparence, autant que celle du bouc, afin de présider aux cérémonies du sabbat, et une sanguine de Goya le représente ainsi, faisant signer aux sorciers néophytes le Livre des blasphèmes. Ceux-ci étaient appelés par la suite à devenir des loups-garous, autre terreur des campagnes... Pierre De Lancre, dans son Tableau de Pînconstance... (p. 325) déclare que le Diable « se transforme en loup plus volontiers qu'en tout autre animal parce que le loup est dévorateur, et partant fait plus de maux que tout autre. Aussi parce qu'il est ennemi mortel de l'agneau en la forme duquel fut figuré Jésus-Christ notre Sauveur et Rédempteur.' LOUP-GAROU.(Voir: Lycanthropie.) LUCIFER. Le premier et le plus beau des anges, ces < astres du matin ", ces purs esprits qui chantaient les louanges de Dieu, mais qui préférèrent se complaire en eux-mêmes plutôt que de se complaire en Dieu. Lucifer, "le porteur de la Lumière " alors que Satan le tente par la luxure. C'est à ce concept même que M-G. Lewis s'est rangé dans le Moine> en laissant Lucifer venir tenter le prieur Ambrosio, dévoré d'orgueil autant que d'ambition; et en prenant> à cet effet> les aspects les plus variés, allant de la figure séraphique à celle de l'archange maudit: "Lucifer reparut devant lui, mais il ne vint plus tel qu'il était, lorsque, évoqué par Mathilde> il avait emprunté la forme d'un séraphin pour tromper Ambrosio: il se montra dans toute sa laideur qui est devenue son pattage depuis sa chute du ciel; ses membres brûlés portaient encore les marques de la foudre du Tout-Puissant; une teinte basanée assombrissait son corps gigantesque; ses mains et ses pieds étaient armés de longues griffes; ses yeux étincelaient d'une fureur qui aurait frappé d'épouvante le coeur le plus brave; sur ses vastes épaules battaient deux énormes ailes noires> et ses cheveux étaient remplacés par des serpents vivants qui s'entortillaient autour de son front avec d>horribles sifflements; d'une main il tenait un rouleau de parchemin, et de l>autre une plume de fer: l'éclair brillait toujours autour de lui, et le tonnerre, à coups répétés> semblait annoncer la dissolution de la nature...>' (traduction de Léon de Wailly). LUCIFUGE. Soi-disant ministre de Lucifer que l'on peut évoquer en utilisant ce passage extrait du Petit Dragon Rouge, grimoire et ouvrage de colportage répandu dans le public tout comme le Grand ou le Petit Albert :"Empereur Lucifer, maître de tous les esprits rebelles>, je te prie de m'être favorable, dans l'appellation que je fais à ton grand ministre Lucifuge Rofocale, ayant envie de faire un pacte avec lui, je te prie aussi prince Belzèbuth de me protéger dans mon entreprise. O comte Astaroth ! sois-moi propice et fais que, dans cette nuit, le grand Lucifuge m'apparaisse sous une forme humaine, et sans aucune mauvaise odeur, et qu'il m'accorde, par le moyen du pacte que je vais lui présenter, toutes les richesses dont j'ai besoin. O grand Lucifuge I je te prie de quitter ta demeure, dans quelque partie du monde qu'elle soit, pour venir me parler, sinon je t'y contraindrai par la force des puissantes paroles de la grande Clavicule de Salomon, et dont il se servait pour obliger les esprits rebelles à recevoir son pacte : ainsi parais au plus tôt, ou je te vais continuellement tourmenter par les puissantes paroles de la Clavicule. LUITON. D'après le Perceforest, composé au XV> siècle, le luiton serait un esprit invisible qui se délecte à décevoir les gens. LUMERETTES. Petits démons ardennais qui guettent les voyageurs dans les bois épais ou près des étangs pour leur jouer de mauvais tours. LUTINS. Petits démons familiers et taquins, capables de rendre des services aux humains qui les savent bien accueillir, mais qui peuvent également chercher à égarer, voire à noyer tous ceux qui ont le malheur de leur déplaire. Leur famille innombrable - certains démonologues en recensent jusqu'à trente mille - revêt des noms très différents selon les régions où l'on risque de les rencontrer, tels, à simple titre d'exemple, que les Drals (Auvergne), les Folletons (Dauphiné), les Gobelins (Normandie), les Korrigans (Bretagne), les Sotrès (Vosges) etc... Doivent-ils leur nom au plaisir qu'ils éprouvent parfois à lutter avec les hommes sans y mettre pour autant beaucoup de méchanceté ? Rien n'est moins sûr, et les juges de sorcellerie ne voulaient voir que malice en eux : « Nous avons plusieurs histoires, écrit le R. P. François Placet, que les sorciers qui ont des démons à leur solde, pour se venger de leurs ennemis, sur lesquels ils ont quelque droit, envoient des lutins pour imprimer sur leurs corps les mêmes maux qu'ils infligent sur d'autres sujets : comme ce berger, qui pour se venger d'un soldat qui avait fait quelque dégât dans son troupeau, se mit à frapper sur sa houlette à grands coups de bâton et un follet faisait en même temps ressentir au soldat la pesanteur du bâton, et se sentit briser les côtes et par une main invisible à même que le pasteur frappait sur sa houlette (la Superstition du Temps, Paris, 1668) LYCANTHROPIE. Terme générique s'appliquant à la transformation momentanée d'un être humain en animal. Ce nom viendrait de Lycaon, souverain mythique d'Arcadie qui aurait servi à Zeus, au cours d'un banquet, les membres d'un enfant qu'il venait d'égorger et fait cuisiner. Pour le punir, le dieu le transforma en loup, le contraignit à hurler au milieu des campagnes, tout en lui conservant ses facultés intellectuelles. Par extension, on désigne, sous le nom de lycanthropie, une maladie mentale (lypémanie) où les sujets se croient transformés en chiens (cynanthropie), en boeufs (bousanthropie), ou en n'importe quel autre animal. Les innombrables récits légendaires rapportés ou inventés par les auteurs païens de l'Antiquité gréco-romaine l'Odyssée d'Homère, les Métamorphoses d'Ovide, l'Ane de Lucius de Patras, le Satiricon, de Pétrone, l'Ane d'or, d'Apulée, pour ne mentionner que les plus connus, et l'exemple de Nabuchodonosor (Daniel, IV, 33), tous pris au pied de la lettre par les démonologues, renforçaient la croyance en ces transformations. N'admettaient-ils pas l'existence réelle du Minotaure, né des amours de Pasiphaé et d'un taureau ? Ne traitaient-ils pas tout bonnement Circé de sorcière, à l'instar de celles de leur temps ? La métamorphose la plus fréquemment remarquée, alors que ces fauves continuaient de répandre la terreur dans les campagnes européennes était celle de l'homme en loup-garou. Nom dont l'origine demeure d'ailleurs controversée. « Les Allemands les appellent Wervolf> écrit Bodin; les Français loups-garous; les Picards loups-varous comme qui dirait lupos varios... Les Grecs les appelaient lycanthropes et mormolycies; les Latins les appelaient varios et versipelles... François Phoebus, comte de Foix, en son livre de la Chasse dit que ce mot de garous, veut dire gardez-vous « (Démonomanie. Edit. de 1580, p. 98). Dans le Poitou et en Gironde, les loups-garous sont qualifiés de bêtes bigournes... En Dordogne ils deviennent libérous et dans le Berry loups berous. En Bretagne on les nomme bisclaverets; en Normandie, garwalls : Robert le Diable y est désigné comme un warou. La multiplicité de ces dénominations prouve combien la peur des loups-garous était ancrée dans les esprits, alors même que théologiens et démonographes cherchaient à savoir de quoi cette maladie mentale, cette insania lupina, dépendait réellement. Féru d'Antiquité et se retranchant derrière saint Augustin, Jean Bodin affirmait la réalité corporelle des transformations et prétendait, par exemple, que, par une permission spéciale de la divinité, Nabuchodonosor s'était vu mué en boeuf, comme la femme de Loth était devenue statue de sel. Saint Jérôme et saint Thomas prenaient le contre-pied de pareille opinion, estimant que le souverain avait perdu la raison, sans que sa substance physique ait été modifiée. Il semble que la première opinion ait bénéficié d'un maximum de suffrages, car on la retrouve exprimée dans le Marteau des Sorcières où l'on apprend qu'un homme fut trois ans durant contraint par des maléfices à porter les fardeaux d'une stryge irascible : « Enfin, au bout de ce temps, passant devant une église, au moment où l'on célébrait la messe et n'osant pas entrer de peur d'être roué de coups, il se tint devant la porte, pliant les pattes de derrière, et joignant les pattes de devant.., et les élevant au ciel « (trad. Charles Richer). La sorcière une fois punie, l'homme retrouva sa forme normale, affirment donc Sprenger et Institoris, les auteurs de ce manuel, qui, à l'extrême fin du Moyen Age, reprennent en les christianisant les légendes de Lucius, Apulèe et Lucien. Il convient, par ailleurs> de noter que les démons n'hésitaient jamais à emprunter la forme animale pour rencontrer les humains en rase campagne, venir troubler les religieuses jusque dans leur lit, ou présider les cérémonies du sabbat. " Les démons se forment tout subit en ce qui leur plaît écrit Ambroise Paré " souvent on les voit se transformer en serpents, crapauds, chats- huants, corbeaux, boucs, ânes, chiens, chats, loups, taureaux; ils se transmuent en hommes et aussi en anges de lumière « (OEuvres> édit. 1633, p. 780). Pour sa part, Satan adoptait fréquemment l'extérieur du loup; de cet animal redoutable, méchant et simulateur, qui symbolise les faux prophètes (saint Matthieu), les esprits cauteleux (Tertullien), les persécuteurs de l'Eglise (Bède le Vénérable). Il attachait, bien entendu, le plus grand prix à se trouver des imitateurs. Pourtant, à l'inverse des dieux du paganisme, ce ne sont point les mortelles qu'il transformait en ourses ou en génisses, mais ses propres séides qui jouissaient d'elles sexuellement, et de surcroît les dévoraient. Car les loups-garous étaient friands de la chair des bergères, sans négliger pour autant, bien au contraire, celle des petits pâtres... Tel leur animal totémique, les loups-garous étaient doués d'une étonnante mobilité et se déplaçaient le plus souvent par bandes. « En marchant ils laissent sur la terre la trace des loups «, assure Simon Goulard. « Ils ont des yeux affreux et étincelants comme les loups, font les ravages et cruautés des loups, étranglent les chiens, coupent la gorge avec les dents aux jeunes enfants, prennent goût à la chair humaine comme les loups, ont l'adresse et la résolution à la face des hommes d'exécuter de tels actes. Et quand ils courent ensemble, ils sont accoutumés de départir de leur chasse les uns aux autres... « (Histoires admirables, Paris, 1600, tome 1). On peut recenser deux sortes de procédés aboutissant à cette métamorphose diabolique> à savoir: la transformation involontaire (incubat-succubat et possession) et la transformation volontaire (bestialité et usage de l'onguent).Devenus incubes> les sylvains et les faunes> que saint Augustin évoque dans la Cité de Dieu (XV> 23)> poursuivant les femmes « jusqu'à leur possession «> étaient parfaitement capables d'engendrer des enfants voraces et cruels> sorciers pour la plupart> et futurs loupsgarous.La possession diabolique> relativement fréquente> entraînait de son côté l'émission de cris et de hurlements au moment de la transformation de l'homme en animal. Ainsi le Diable créait-il l'autosuggestion nécessaire> entraînant dans la métamorphose ceux qui en éprouvaient la phobie.La bestialité> dont les résultats ne faisaient pas de doute> constituait par ailleurs un mode idéal de procréation des loups-garous. D'après leurs aveux> les plaisirs que ces derniers prenaient avec les louves étaient aussi intenses> sinon plus, que ceux qu'ils éprouvaient avec les femmes, et certains magiciens, soucieux d'éprouver des jouissances nouvelles, n'hésitaient pas à transformer leurs compagnes en animal domestique. Ce coït bestial aboutissait disait-on, à l'apparition de monstres ou d'êtres hybrides reconnaissables à l'exagération de leur pibsisme (hypertrichose) et à leur dégénérescence physique. Enfin, l'onguent, que le Diable remettait à ses nouveaux amis après la signature du pacte et l'imposition de la marque, leur permettait d'opérer très aisément la métamorphose. Ou, tout au moins, de croire, durant leurs rêves, qu'ils s'étaient mués en loups-garous. A cet égard le suc de la belladone jouait un rôle essentiel, provoquant l'illusion, l'aliénation mentale passagère. Mais le Diable pouvait aussi entourer le sorcier « d'une forme de bête faite avec un nuage « et recouvrer comme l'écrit Guaccius, si parfaitement le corps réel que « ce sont des traces de loup et non d'hommes qu'ils impriment sur la terre... on retrouve ensuite leur corps humain blessé à l'endroit précisément où la bête paraissait avoir été atteinte. Le nuage qui les entoure est très perméable et cède très facilement, de sorte que le coup donné atteint directement le corps « (Compendium maleficarum). La flèche ou la balle perdue, qui avait atteint en le blessant le loup-garou errant dans la campagne, se retrouvait chez l'homme revenu à sa forme première, et trahissait immédiatement son appartenance à l'engeance diabolique. Le folklore de tous les pays a enregistré d'innombrables témoignages de cette répercussion traumatique, mais il faut ajouter que l'accusation de lycanthropie portée contre telle ou telle personne permettait de s'en débarrasser rapidement. Plus d'un mari fit de la sorte disparaître une épouse infidèle; plus d'une femme se délivra d'un mari encombrant ou jaloux. Au-delà des contes inventés pour calmer les marmots turbulents, il faut reconnaître que de véritables loups-garous ont existé, en tant que malades, déments et criminels sadiques, souvent poussés par la faim, comme ce fut notamment le cas avec Gilles Garnier qui tuait pour nourrir sa famille. Il est d'ailleurs regrettable qu'en l'absence de médecine légale on ait omis de les interroger sur l'origine de leur passion sanglante et sur les outrages infligés à leurs victimes, avant ou après la mort. Tout ramener au Diable paraît un peu facile... LYCAON. Souverain mythique d'Arcadie, célèbre par sa cruauté et ses habitudes anthropophagiques, changé par Zeus en loup-garou, pour avoir osé lui servir, au cours d'un repas, les membres d'un enfant qu'il venait d'égorger. Le terme de Lycanthropie dérive directement du nom de ce roi, contraint de parcourir les campagnes sous la forme hupine, tout en gardant son intellect humain.