Pour ceux qui ont déjà vu "L'Exorciste" de William P. Blatty, celui d'Emily Rose paraît un peu pâle, mais il n'est évidemment pas question de faire ici la critique du film, cette remarque revêt un autre dessein. C'est que là où les manifestations de Linda Blair étaient pour le moins spectaculaires et prenaient les tripes des spectateurs tant on nous livrait de l'hémoglobine, que les jurons, les blasphèmes et les phénomènes paranormaux pleuvaient, on se retrouve un peu décontenancé (par l'habitude des choses peut-être !) face aux manifestations d'Emily. En effet, si elle hurle à s'en déchirer les cordes vocales, si certaines choses paraissent bizarres, s'il y a bien des apparitions horribles et si sa fin est tragique, on navigue malgré tout dans une certaine sobriété cinématographique à laquelle le genre ne nous avait guère habitués. Paradoxalement, c'est probablement ça qui fait le succès de l'histoire et la rend crédible. Et pour tout dire, Emily emporte son secret dans sa tombe. Était-t-elle vraiment possédée par des entités démoniaques, tout cela n'était-t-il qu'une supercherie ou bien ne faut-il attribuer toute cette histoire qu'à un phénomène strictement médical ?
En fait, c'est à cette même question que seront confrontés le procureur et l'avocat de la défense et, avec eux, les spectateurs. Une raison qui reste donc ouverte.
C'est d'ailleurs ce qui est remarquable car, en fin de compte, on comprend que ni les médecins ni les prêtres n'ont eu gain de cause. Entendez donc qu'aujourd'hui encore la médecine est toujours incapable de distinguer une possession démoniaque de certaines maladies psychiatriques, tout comme les mêmes prêtres restent incapables de prouver quoi que ce soit. Mais où donc tout cela nous mène-t-il ?
Pourquoi Emily Rose aurait-elle convenu plus qu'une autre à ce que six démons prennent possession de son corps et de son âme ? N'existe-t-il pas environ trois milliards d'autres éléments de sexe féminin et puis d'abord pourquoi absolument une femme ? Les petits vicieux rétorqueront sans doute que cela permet d'introduire la scène du viol, que l'on pourrait attribuer à un incube (sous-entendu donc d'une manifestation qui peut également être attribuée à un phénomène médical, celui de la paralysie du sommeil. Mais si l'on pouvait alors imaginer une suite du genre de Rosemary's baby (y a-t-il un rapport avec le nom "Rose"? On peut se permettre d'en douter puisque cette atteinte n'entraînera aucune progéniture et que, de toute façon, il ne s'agit que d'un nom d'emprunt) il faut admettre que cette piste est un cul-de-sac. D'un autre côté, pourquoi une maladie, rare au point de devoir s'étendre en plusieurs sous-sections (l'épilepsie d'abord, l'épilepsie psychotique ensuite et la schizophrénie en complément) se déclenche-t-elle chez un individu plus qu'un autre ? Si l'explication peut se trouver dans la génétique et les antécédents, le parallèle existe également au niveau de la généalogie et des pères spirituels.
Pourquoi un démon serait-t-il tenu de décliner son identité, fusse sous l'autorité d'un représentant de Dieu, tout en sachant fort bien que cela le rend vulnérable au rituel ? Et pourquoi les représentants de la science se retranchent-t-ils derrière des noms barbares qui, de toute manière, ne font pas avancer le schmilblick ? Dans l'histoire en question, ce n'est effectivement pas le fait d'avoir posé un diagnostic composé de termes qui font très scientifique qui a empêché Emily de sombrer dans le néant. Ce n'est d'ailleurs pas non plus le fameux rituel romain, spécialisé dans la chasse aux démons. Bref, prêtres et médecins se rejettent la patate chaude et pointent les échecs des autres au bout d'un doigt menaçant : c'est toujours l'autre qui est un vulgaire ignorant. Le Gambutrol serait venu à bout de la maladie si la patiente avait continué son traitement. Voilà ce qu'affirment les uns tandis que les autres prétendent que le Gambutrol réduisait à néant les efforts et les impacts de l'exorcisme. Mais en attendant, qu'est-ce que cela change, puisque pour ce qui est d'Emily, le résultat final est fatal ?
Il se fait que l'on n'a jamais le mot de la fin. Nous avons nous-mêmes assisté à des crises d'épilepsie, de psychose, de schizophrénie et pouvons vous garantir que cela n'a vraiment rien de réjouissant. C'est au contraire tout particulièrement impressionnant, il faut avoir le cœur bien accroché et devant de telles manifestations de violence, réellement en dehors de toute commune mesure, de peurs aussi indicibles, de crises de frayeurs, de panique, de terreur devrions-nous dire, devant des faits aussi extraordinaires, tout cartésien en viendrait à douter de sa belle science et à attribuer le spectacle à une force surnaturelle ! D'un autre côté, il faut bien avouer que lorsque l'on assiste aux débordements d'une personne supposée possédée par une puissance démoniaque, on ne peut que conclure que cela ressemble étrangement aux cas médicaux précités.
Une activité cérébrale débordante, en pagaille car en proie à de profonds dérèglements organiques peut naturellement provoquer des hallucinations qui paraissent absolument réelles aux patients. De même, toute personne qui verrait des abominations cauchemardesques à répétition pourrait s'attendre à ce que cela provoque des dérèglements du même type.
Tout le reste de l'affaire est construit sur cette même évidence : les stigmates aux mains d'Emily peuvent être les témoins d'une personnalité extrêmement sensible (identification par la reproduction des souffrances du Christ), disposant sans doute de dons médiumniques et constituant par le fait même une porte ouverte aux démons. Mais ils peuvent aussi constituer une preuve de ce qu'un mental déréglé peut générer de tordu. Emily pouvait effectivement s'être occasionné ces blessures en empoignant les fils de fer barbelés. Personne ne peut prouver le contraire. Il est d'ailleurs impossible de prouver que quoi que ce soit n'existe pas ! La répétition de certains événements critiques à 3 heures du matin peut relever d'une simple coïncidence, comme pour ce qui est de l'heure dédoublée, cela peut provenir d'un conditionnement personnel et d'auto persuasion, mais cela peut effectivement aussi être attribué à une symbolique relative à la religion. Que l'avocate soit sporadiquement victime de phénomènes semblables peut s'expliquer du fait qu'elle s'imprègne de son sujet (ne doit-t-elle pas, pour les besoins de son enquête, parcourir une littérature abondante sur le sujet ? La féminité de l'avocate ne procède-t-elle pas d'une identification sentimentale, un réflexe maternel ? Mais cela peut effectivement s'expliquer par l'approche spirituelle : on touche en effet bien aux choses de l'esprit, malin dans ce cas-ci. Il y a un hiatus, une césure, une osmose, un transfert. On en veut également pour preuve que le prêtre subisse les mêmes problèmes qui touchent sa foi, sa sensibilité, sa compassion et donc son implication. Le "moine noir" qu'il aperçoit est-il une apparition réelle, une mise au défi, une symbolique quelconque, par exemple celle de la mort (qui est à la fois la cause et le but) ou une vue de... l’esprit ?
Et on peut continuer : le don des langues, disons plutôt la faculté de pouvoir converser dans des langues, de préférence mortes, qui sont théoriquement complètement étrangères au sujet, est considéré comme l'une des caractéristiques typiques d'une possession. Soit ! Mais il est également vrai que certains individus qui connaissent de profonds désordres mentaux peuvent reproduire des locutions qu'ils n'ont fait qu'entrevoir dans un passé lointain. Ainsi, comme l'avait fait remarquer le procureur, Emily avait reçu certaines notions de latin, de grec et même d'araméen lors de ses cours de catéchisme (Pardieu ! De l'araméen au catéchisme ! Les américains ont-ils donc vraiment plus de vingt-cinq ans d'avance sur nous ?) Quant à l'allemand, il s'agit d'un grand classique que pratiquement n'importe quel universitaire est susceptible d'avoir rencontré au moins une fois dans son parcours scolaire (je ne fais pas exception, mais c'est vrai qu'il faudra l'action conjuguée de nombreux démons pour qu'ils arrivent à m'en faire ressurgir la moindre phrase compréhensible !) Or donc, c'est possible. Mais c'est possible dans les deux cas et en l'occurrence, cela ne prouve toujours rien, sinon qu'il faille être prudent dans les conclusions.
Le film nous apprend également que tout individu est constitué de deux types de cordes vocales qui peuvent donc reproduire des sons très différents qui pourraient par conséquent être interprétés comme appartenant à des personnes différentes. Mais ne savait-on pas déjà qu'il existait des ventriloques, des imitateurs et qu'avec de l'entraînement beaucoup de personnes parviennent à modifier leur voix ? Tout de même : peut-on vraiment arriver à reproduire deux timbres de voix différents et cela simultanément, au point de confondre les personnes présentes ? Mais de toute façon, quelle serait la finalité d'un tel stratagème ? Pourquoi vouloir faire croire que l'on est possédé ? Pour attirer l’attention ? Se donner des prétextes (à l'échec scolaire par exemple ?) refouler des frustrations ? Ne faudrait-il pas une incroyable force de caractère pour s'obliger ainsi à atteindre l'anorexie flagrante, s'infliger autant de sévices, jusqu'à en mourir ? Ou bien tout cela est-il imputable au désordre mental ?
Comment parviendra-t-on à se sortir de pareil imbroglio ? Car, on le voit, cette discussion n'a pas de fin. Le dénouement du film nous renseigne sur ce point avec une réponse de Normand : le procureur s'en tiendra aux impératifs strictement médicaux, rationnels. L'avocate de la défense changera son fusil d'épaule et attaquera sur un autre terrain, en fait celui de son adversaire même ! Elle évoquera la possibilité que l'influence surnaturelle existe et proposera cette thèse contradictoire en guise d'argument. Les jurés mettront la cerise sur le gâteau en déclarant l'accusé coupable mais en émettant une recommandation. Étrangement, nous avons cru comprendre que la Juge ait accédé à l'énoncé de cette recommandation car elle était excédée par la suffisance du procureur, il est vrai souvent arrogant, alors qu'il défendait la cause scientifique en étant lui-même catholique, face à une adversaire agnostique proposant la théorie surnaturelle !
Et la sentence tombe enfin : que la peine soit établie au temps déjà écoulé en préventive ! Autrement dit, le prêtre est coupable, et libre ! Coup de théâtre !
Au fait, c'est un peu comme Emily, qui est morte et... libérée !
Alors ? Toute cette histoire est-elle finalement si invraisemblable ? Nous a-t-on servi un abominable navet ?
Nous répondrons par la négative car il y a deux points qui méritent d'être signalés.
Tout d'abord, il faut signaler qu'au moment de l'exorcisme, Emily se trouvait sous l'influence du Gambutrol, ce fameux médicament spécifiquement destiné à lutter contre la maladie et si efficace dans sa réputation. Cela disculpe déjà complètement le prêtre qui, il est vrai, avait suggéré d'arrêter le traitement, mais n'avait jamais interdit sa consommation. Manifestement, Emily n'avait de toute manière aucunement obéi à pareille injonction puisqu'elle était gavée du remède, mais que ce dernier n'avait aucun effet. S'il est vrai que l'on peut douter de l'authenticité du document présenté en fin de plaidoirie et théoriquement écrit de la main d'Emily (qui disculpe également le prêtre), il suffirait pour s'en assurer de procéder à un examen graphologique. S'il est vrai aussi que l'enregistrement de l'exorcisme s'avère bien incapable d'attester de certains points (un enregistrement sur dictaphone donne rarement les images vidéo) en revanche on pouvait procéder à une analyse sémantique. Dans ses conversations en latin, en grec, et en araméen, le prêtre pouvait également confondre toute supercherie en posant d'adroites questions et en étudiant les réponses. En renouvelant la manœuvre, on aurait dû finir par remarquer certaines données qu'Emily ne pouvait pas connaître.
Par contre, nous nous érigeons en faux quant au corollaire automatique. Expliquons-nous !
Or donc, la Vierge serait apparue à Emily pour lui signifier qu'elle pouvait la rejoindre librement (dans l'au-delà, et donc libération immédiate mettant instantanément fin à ses souffrances) ou bien retourner dans son enveloppe corporelle et souffrir le martyr afin que les hommes soient ainsi édifiés de l'existence de Dieu par l'évidence de ce que le diable existe. On sous-entend donc que si les gens sont désormais convaincus de l'existence du diable, ils le seront également pour ce qui est de Dieu ! Hé bien c'est raté !
C'est raté parce que si toute cette affaire a effectivement mis le monde en émoi, provoqué localement un certain regain d'intérêt pour les choses de la religion, il faut bien avouer que ce n'est pas cela qui a changé la face du monde et qu'il y a toujours autant de personnes qui ne croient pas en Dieu. Cela provient d'un paradoxe que j'ai pu constater par moi-même : il est tout à fait possible de croire fermement en l'existence du diable sans pour autant être convaincu de l'existence de Dieu. J'en suis l'exemple vivant : il m'est arrivé plusieurs fois de rencontrer des démons. Je parle bien ici de rencontres réelles, comme on peut rencontrer le facteur (encore que je préfère, et de loin, cette dernière possibilité !) Il s'agit d'expériences rares mais profondément bouleversantes, traumatisantes, extrêmement dures à vivre, bref absolument inoubliables (dans le mauvais sens du terme), qui ne peuvent qu'aboutir à une certitude.
Et pourtant, il m'arrive parfois encore à douter de l'existence de Dieu !
Remarquez aussi que vous n'êtes pas obligés de croire en mon témoignage. Cela n'a aucune importance. Et si vous aimez les choses compliquées, essayez donc de digérer ceci : ce n'est pas parce que l'on doute d'un témoignage qui tend à démontrer l'existence du contraire d'un postulat que l'on croit automatiquement à ce dernier !
Fort heureusement, il y a moyen de voir les choses autrement, de manière plus simple. En effet, jusqu'ici le film nous a entraîné dans une nécessité qui nous était dictée dès la base, parce que l'on se trouve dans un contexte de justice, celui d'un tribunal. Là, les choses sont bien tranchées et si elles ne l'étaient pas, elles devraient le devenir. Or donc, dans ces conditions, on comprend que la personne doive être coupable ou innocente. Le cas d'Emily est finalement relativement accessoire dans cette affaire, puisque d'une part elle est décédée, d'autre part il s'agit de la victime, ce n'est pas réellement son procès. Or, en ce qui nous concerne, notre objectif ne réside pas là mais bien dans le cas de possession et sa réalité. L'intrigue du film était si bien ficelée qu'on aurait eu tendance à l’oublier !
Nous avons fait la démonstration qu'il était extrêmement difficile sinon impossible d'arriver à une conclusion définitive sur le sujet précédent mais la réalité objective, dans notre cas du moins, nous permet de mieux comprendre les choses. Pourquoi s'agit-t-il d'une femme ? C'est simple : les femmes sont ainsi constituées qu'elles sont généralement et naturellement plus sensibles que les hommes. Ce n'est pas seulement une question d'épiderme, c'est également dans leur personnalité, dans leur âme devrait-t-on dire et c'est probablement la raison pour laquelle on trouve plus de médiums dans la gent féminine que chez les hommes. Cette forme de sensibilité bien connue constitue effectivement une porte ouverte aux choses de l'au-delà, elles perçoivent souvent mieux la subtilité spirituelle, elles sont plus réceptives. Mais cela signifie également qu'elles sont plus perméables. Un démon peut donc plus facilement s'emparer d'une femme et on remarque d'ailleurs que les statistiques abondent dans notre sens en déclarant plus de cas de possédées que de possédés.
D'autre part, si au niveau médical les choses peuvent s'initier par un début de déficience au niveau mental, entendez par là un début de dérapage" (les étudiants et peut-être plus particulièrement les universitaires doivent répondre à des impératifs intellectuels plus prononcés qui réclament donc plus de sollicitations. Mis à rude contribution, le cerveau cherche, sans doute inconsciemment, des compensations, de petites divagations qu'il trouve notamment par le biais du rêve. De même, la consommation d'alcool ou de drogues, ce qui est fréquent dans le milieu, peut précipiter les choses et le Gambutrol n'arrangera forcément rien !) On le sait aussi, les rêves ont souvent des connotations sexuelles, or Emily avait un flirt (Jason, dans le film) et sa symbolique apparaît comme au travers d'un prisme déformant, dans lequel le réel est fortement tronqué. La garde étant baissée, un esprit tel qu'un incube sautera sur l'occasion, (si je puis dire) et entamera un processus qui va naturellement hâter le dérèglement mental de la victime. On entre alors dans un cercle vicieux infernal (et c'est le cas de le dire) puisque le démon pourra alors agir tout à sa guise, sous le couvert du diagnostic des médecins qui attribueront bien sûr tout cela à des causes essentiellement psychiatriques.
Partant de là, le démon aura la part belle et profitera allègrement de la situation pour s'installer et pousser les choses jusqu'à leur dernière extrémité. Les choses resteront ce qu'elles sont tant que la médecine ne maîtrisera pas mieux la sphère "psy" et que l'on n'en saura pas plus en matière de démonologie. N'en déplaise aux scientifiques, cela risque de prendre du temps considérant le manque d'ouverture d'esprit caractéristique qui règne dans ce milieu. Pourtant, en utilisant les principes médicaux eux-mêmes, ne devrait-t-on pas dire que le Gambutrol était insuffisant à lui seul à guérir la patiente ? En effet, ce médicament pouvait sans doute atténuer les souffrances de celle-ci, mais très probablement pas l'en débarrasser définitivement. On a d'ailleurs vu qu'au plus fort de sa crise, Emily était bien sous l'influence massive de la substance dite "thérapeutique". Mais l'on sait très bien qu'un traitement symptomatique ne suffit pas, il faut également s'attaquer à la cause ! Or dans le film, nous ne disposons d'aucun élément qui nous permette d'apprendre quel aurait pu être le facteur déclenchant d'une pathologie quelconque. Y a-t-il eu un traumatisme, une émotion, un événement particulier qui aurait pu provoquer la maladie ? Tout ce que nous savons c'est qu'Emily est très croyante, qu'elle a accueilli avec beaucoup d'enthousiasme le fait que sa bourse d'étude lui soit accordée et qu'elle a entamé une relation avec l'un de ses camarades de classe. Si cela devait être suffisant que pour être à l'origine de toutes ces choses, gageons que les hôpitaux regorgeraient de cas de schizophrénie avancée ou d'épilepsies psychotiques graves et que les exorcistes seraient débordés !
Il y a décidément encore pas mal de pain sur la planche !
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