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Les bunkers de La Panne
Cela ajoutait bien sûr au dépaysement, même si l'on ne voyait guère de différence : les gens parlaient la même langue, on acceptait nos francs belges (on était encore loin de parler d'euros !), le sable avait la même couleur et l'eau était aussi mouillée... Mais on avait eu le plaisir enfantin d'avoir été dans un autre pays ! Toutefois, pour le petit gosse que j'étais, le parcours était riche en sujets d'observation. En effet, tout le long des dunes (et même à l'intérieur des terres) se dressaient de très nombreux bunkers qui constituaient autant de vestiges du Mur de L'atlantique, ce gigantesque réseau de défenses que les allemands avaient mis sur place afin d'interdire le débarquement des alliés en 44. Bien sûr, mon père m'avait expliqué en long et en large en quoi ces blockhaus avaient été meurtriers pour nos libérateurs. Des centaines et des centaines de soldats, débarqués pour la plus grande opération militaire de tous les temps, allaient dans un premier temps se faire massacrer comme au casse-pipe. Il n'y avait donc certainement rien de comique et le caractère "amusant" de ces fortifications était tout relatif. Néanmoins, ma curiosité de jeune gamin était naturellement la plus forte et je ne pouvais manquer d'être impressionné par les lieux qui, d'un côté présentaient l'immensité de la mer du Nord et de l'autre ces témoins de la guerre mondiale. Il y avait des bunkers de toutes les tailles, du plus petit jusqu'au plus grand, du plus simple au plus sophistiqué. Dans l'intérieur des dunes, il y en avait même de gigantesques qui devaient bien avoir la hauteur d'un édifice de plusieurs étages. On ne pouvait pas dire que c'était joli, ce n'était évidemment pas l'esthétique qui avait été visée en l'occurrence, c'était même particulièrement laid (d'autant que la plupart étaient détruits à des degrés divers ou fortement endommagés) aussi laid que peuvent être de gros blocs de béton qui, en plus, étaient chargés d'un lourd passé (et d'un lourd passif). Le débarquement n'avait pas eu lieu ici mais en Normandie comme chacun sait. Néanmoins, de grosses opérations militaires eurent lieu et connurent elles aussi leur lot de tragédies, il y eut des bombardements partout, la guerre était mondiale...
Si, parvenu à l'âge adulte, on revoit les mêmes choses avec horreur et que l'on y voit le plus mauvais goût, il faut dire qu'en ces années-là, si vous entriez dans un magasin de jouets, vous pouviez trouver mille et un soldats en plastique (qui remplaçaient les soldats de plomb) représentant toutes les nations impliquées, principalement les allemands, les anglais et les américains. Vous pouviez aussi choisir de collectionner les cow-boys et les indiens. Désormais, c'est devenu presque impossible. Mais quel est le gosse qui n'a jamais joué à la guerre ? Quel petit garçon ne s'est jamais identifié aux héros qu'il voyait sur le petit écran ? Si vous consultez notre rubrique sur la démonologie, vous remarquerez à quel point la visualisation peut être importante dans le déclenchement des manifestations surnaturelles. Mais s'il est facile de comprendre que lorsqu'un gamin joue de la sorte il visualise ses adversaires dans son imaginaire il est plus délicat d'admettre que cela puisse générer des apparitions. Dans la très grande majeure partie des cas d'ailleurs, tout le monde vous dira qu'il ne se passe rien de tel, absolument rien. Combien de gosses ont pu jouer comme je l'ai fait sans pour autant voir apparaître qui que ce soit ? Des millions très certainement. Mais les choses ne sont-elles pas différentes à partir du moment où le jeune garçon en question est investi d'un pouvoir héréditaire, un pouvoir de médiumnité, une faculté de perception extrasensorielle ? Ou du moins est-ce ce que l'on supposera et que certains faits permettront de croire sans toutefois que ce soit permanent ni prévisible. En ce temps là, je peux vous garantir que j'étais loin de m'imaginer que je pouvais être nanti de telles facultés, je doute même que j'en avais seulement entendu parler. Je crois aussi que si on m'avait demandé si les fantômes existaient j'aurais répondu par la négative (puisque papa et maman le prétendaient avec force) et j'aurais prié pour qu'ils aient raison la prochaine fois que j'en verrais un (!?)... Or donc, je ne présentais pas alors le même intérêt pour les choses de l'occulte que maintenant, j'étais préoccupé par des considérations beaucoup plus terre à terre, les explosions, les avions qui bombardent, les morts, les armes, les uniformes, ce genre de choses...
Il y eut une espèce de flou rapide devant mes yeux, un truc semblable à ce qui se passa à l'abbaye de Cambron-Casteau et puis le local se présenta de toute autre manière.Il était devenu apparemment intact, le sol était net, tout était en ordre. Il y avait là une petite dizaine de personnes en uniforme et en armes qui parlaient, mangeaient, buvaient, riaient parfois, sans trop faire attention à moi. L'un d'eux répondit au téléphone avec un appareil qui ressemblait un peu à celui que mon père avait sur son bureau si ce n'est qu'il s'agissait manifestement d'un modèle plus ancien. Je ne comprenais pas un traître mot de ce qu'il disait car il ne parlait pas français mais s'exprimait dans un langage assez guttural dont j'appréciais d'ailleurs assez peu la sonorité. Il y en avait deux qui jouaient aux cartes et, en m'approchant, je pus voir que leur jeu n'était pas le même que celui que l'on utilisait à la maison. Je connaissais bien le jeu de cartes (mais seulement la bataille, car c'est à cela que je jouais avec feu mon arrière grand-mère), toutefois celui-là m'était inconnu. Il présentait des gros bâtons, des épées, des ronds jaunes, c'était tout nouveau pour moi...) Dans ma candeur juvénile, je vis un pistolet sur une table et voulus le saisir. Ce n'était bien sûr pas pour le voler, mais pour jouer. Comprenez que l'occasion était trop belle que de pouvoir utiliser, pour jouer, un vrai pistolet. Mais j'en fus pour mes frais et je ne compris pas comment il se faisait que je n'arrivais pas à le prendre. C'était impossible en fait, à chaque fois que ma main tentait d'en prendre possession, elle ne rencontrait que du vide. Je restai interloqué devant ce phénomène qui ne me fit pas peur le moins du monde. Simplement, je ne comprenais pas... Je me souviens m'être dit que cela devait être comme au cinéma, comme à la télévision : un trucage. Sans doute étais-je tombé en pleine prise de vues pour un nouveau film. L'un des soldats se dirigea vers moi, s'accroupit pour se mettre à ma hauteur et me prit par les épaules (je ne sentis absolument rien, il n'y avait pas de contact, je restai subjugué par cette situation bizarre, mais je ne me sentais nullement menacé) Il me dit alors quelques mots absolument incompréhensibles, toujours dans le même langage que je supposai être de l'allemand. Son intonation était très gentille, il ne criait pas comme le font les officiers SS dans les films, il parlait calmement comme il aurait parlé à son fils. Je compris qu'il me posait des questions, il me demandait sans doute mon nom, ce que je faisais là. Je ne savais que répondre, je ne comprenais rien. Pourtant, je compris - grâce aux gestes et aux mimiques qu'il faisait - qu'il m'invitait à quitter les lieux, que ma place n'était pas ici. Je restai d'abord interdit, puis je tournai les talons, un peu déçu qu'ils refusent de jouer avec moi, et je sortis du bunker, obéissant. Pourtant, je me retournai malgré tout, probablement en vue d'émettre une timide protestation. Il n'y avait plus rien, le blockhaus était aussi vide qu'au
début, vide et parsemé de débris... La journée se poursuivit sans autre incident, comme si de rien n'était. Je n'avais pas réalisé qu'il venait de se produire quelque chose de vraiment spécial, un événement pour lequel j'avais été aux premières loges. Je n'avais donc pas questionné mes parents à propos de cette bizarrerie qui pour moi n'en était pas une. Je n'étais pas conscient d'avoir été en présence de vrais fantômes. A bien y réfléchir, cela n'aurait d'ailleurs eu aucun sens, cela ne pouvait pas être des fantômes puisqu'ils n'étaient pas revêtus d'un suaire blanc, ils n'avaient ni chaînes ni boulets, ils ne poussaient pas des hurlements... et puis, nous n'étions pas dans une maison hantée ni dans un château, alors... et puisque, par dessus le marché nous étions en plein jour, l'affaire était entendue : ce n'était pas des fantômes ! Ce n'est que longtemps après que j'appris que les fantômes ne prennent pratiquement jamais cette apparence, qu'il s'agit seulement d'une vision populaire, voire cinématographique, sans grand rapport avec la réalité. Et pour ce qui est de la critique rationnelle de cet événement, je ne peux évidemment pas dire grand chose si longtemps après. Je vous livre mon aventure à l'état brut sans analyse. Je sais bien que je n'ai pas rêvé ça, je ne me suis pas retrouvé dans mon lit mais sur la plage, la journée a continué normalement. Je peux seulement dire que si un film avait été tourné sur ces lieux, en admettant que n'importe qui aurait ainsi pu faire irruption en plein tournage, cela n'a été corroboré en aucune façon. Je suppose en effet que si tel avait du être le cas, mes parents n'auraient pas manqué de le signaler pour la petite histoire, cela aurait été amusant. Peut-être n'ont-ils tout simplement pas été mis au courant, c'est possible. Mais dans ce cas je ne trouve aucune explication pour ce qui est du pistolet que je n'ai pas pu rapporter en guise de preuve. (Mais preuve de quoi puisque je n'étais pas conscient d'avoir assisté à un phénomène ?)
Mais peut-être la destruction des bunkers a-t-elle permis à de nombreuses âmes en peine de trouver enfin le repos. NDLR : lors de
nos vacances passées à la côte d'Opale (Nord - Pas de Calais), après la visite du Cap Blanc Nez,
nous avons rejoint une plage parsemée de petits chalets sur pilotis. Au loin, un gros cargo laissait un sillage laiteux sur la mer. Il
faisait calme, un peu brumeux, pas mal de vent. |