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Le
présent article est un essai que l'auteur situe entre le sketch et l'analyse de
société, la dénonciation caricaturale d'un état de choses réel, basée sur des
éléments authentiques, mais mélangés dans le temps et l'espace ou volontairement
grossis dans le seul but d'illustration et de la mise en évidence de certains
travers, graves, dont la population devait être avertie.
Tout
le monde a déjà entendu ce genre de phrase : « les fantômes ? Balivernes ! Les
extraterrestres ? Propos d’illuminés ! La voyance, les médiums ? Charlatans et
compagnie ! Comment des adultes peuvent-ils perdre leur temps à de telles
futilités ? Voilà des gens qui, au mieux, se sont assis dans le beurre et n’ont
rien d’autre à f…aire de leurs journées, quand il ne s’agit pas de rois de
l’arnaque qui profitent de la naïveté populaire pour se remplir le portefeuille
!»
Hélas, on ne peut pas nier que le monde de la voyance ou de la médiumnité
soit criblé de charlatans, on ne peut oublier la médiatisation qui s’est faite
autour de grandes supercheries ou de mauvaises blagues, ni le fait que plus d’un
se soit laissé duper par des plaisantins, berner par des illusions, etc.
Mais il existe aussi une autre réalité, beaucoup moins connue du grand
public, soigneusement dissimulée derrière de banals traits d’humour, sciemment
oubliée des hommes de science ; une réalité qui ne demande qu’à voir le jour
mais que l’on s’escrime à étouffer dans l’œuf.
Faut-il nécessairement, pour prendre connaissance de cette réalité, imaginer
de grandes et savantes manœuvres militaires avec des gouvernements complices ?
Est-il impératif de se trouver dans le secret des dieux pour savoir que le
commun des mortels n’est avisé que de la partie visible de l’iceberg ? Est-il
nécessaire, pour se faire le défenseur des mystères à étudier, de rejoindre le
rang des partisans de la théorie du complot ?
LE
PARCOURS DU COMBATTANT
Prenons un exemple, celui du
chercheur honnête et sérieux, celui de Monsieur Tout-le-monde qui a sincèrement
envie de savoir. Comment donc s’y prendra-t-il ?
Remarquons tout d’abord que
le nombre de personnes qui répondent à ces critères, sans être négligeable ne
constitue pas une armée fière de ses cohortes innombrables : il faut éliminer
toutes les personnes qui, dès le départ, on décrété - ce qui est leur droit
légitime - qu’ils n’ont strictement rien à faire de ces préoccupations ; toutes
celles qui ne jurent que par le Roi Football; toutes celles qui sont bien trop
accaparées soit par leurs affaires florissantes soit trop tracassées par le tour
de force consistant simplement à nouer les deux bouts à la fin du mois (qui
commence autour du 10)… Mais remarquons que ce dernier point n’est pas forcément
incompatible avec nos candidats.
Il nous faudra encore éliminer tous les gras du bide et mous du cerveau qui
pourraient accompagner les Sherlock Holmes de l’étrange, à la seule condition
que leur rôle se borne à lui allumer sa pipe et à quémander une prescription ou
un certificat au docteur Watson. Mais il faudra aussi éconduire les hystériques
prêts à escalader les murs des cimetières, les disciples de Maupassant qui se
croient poursuivis par leur Horla portatif et les anciens brasseurs qui se sont
reconvertis dans la collection des éléphants roses.
Après ces éliminatoires génocidaires, il restera une armée, vaillante mais
toujours inférieure en nombre, susceptible de gagner la bataille s’il n’y avait
devant eux, derrière eux, à leurs côtés, un peu partout, mille autres
faucheuses.
C’est qu’ils auront la possibilité d’écumer les bibliothèques, mais ils
auront vite fait de constater que ces dernières ont la fâcheuse tendance à
proposer des livres, par rayons entiers. Or, la seule perspective de devoir en
ouvrir les rebutera. Quoi ? Il faudrait lire en plus ? Vous n’y pensez pas ? A
l’ère du multimédia, cette activité lente et ringarde à souhait est juste bonne
pour les retraités, entre deux tisanes ! Pourtant, l’enquêteur consciencieux –
qu’on se le dise – doit s’apprêter à pousser les murs de sa maison afin d’y
ranger tous les ouvrages qu’il devra emmagasiner.
Parmi ceux-ci, beaucoup lui paraîtront plus indigestes qu’un fast-food. Avec
l'avènement de l'e-book naîtra le soupçon d'une modification subtile des
originaux.
Pourtant, il leur faudra bien parfaire leurs connaissances générales,
lesquelles devront être aussi étoffées que possible et assimiler la plus grande
partie possible des recherches déjà effectuées. C’est là que l’on se rendra
compte de la somme incroyable de travail déjà réalisé par les parapsychologues
ou les ufologues.
Ceux qui resteront en course auront tout intérêt à s’armer de patience car,
non : il ne suffit pas de disposer de l’app. adéquate sur son G (portable) pour
qu’apparaisse un fantôme ! Non, il ne suffit pas de chercher un raccourci au
volant de sa vieille américaine pour se retrouver devant un vaisseau spatial
venu d’un autre monde !
Mais embrayons et laissons là l’ensemble des recalés pour ne garder que les
meilleurs. Cette fois, il ne reste plus qu’une armée de métier, encore s’agit-il
peut-être de celle du Liechtenstein. Nous en extrairons Messieurs X et Y.
Imaginons que X) ait vu quelque chose de vraiment extraordinaire,
d’incontestable ou Y) qu’il soit nanti d’un pouvoir particulier, apparemment
paranormal.
Prenons le cas de X : eh zut ! On ne se promène pas constamment avec l’APN
en poche, le cas échéant, on est trop surpris et c’est trop furtif pour
immortaliser. Si malgré tout il se baladait avec l’œil sur l’objectif, le
déplacement rapide de l’objet risquera de provoquer un flou. De toute façon, on
vous dira qu’il y a Photoshop, surabondance de fakes et qu’une photo ne
constitue donc pas une preuve irréfutable.
Même si l'on réclame les clichés à cor et à cri, avec les fichiers
d'authenticité de préférence, cela ne servira à rien. La preuve par la NASA (qui
fut bien peu concernée en l'occurrence, contrairement à ce qui a été dit sur
tous les toits, y compris via l'information officielle), la preuve par
Petit-Rechain et la SOBEPS (derrière lesquels subsiste un lourd parfum de
doute): l'argument photographique n'est qu'une exigence sélective et la seule
preuve que la photo pourra apporter sera celle de sa falsification.
Même si vous n’y mettez jamais les pieds, le seul fait que votre route soit
passée par un estaminet vous discréditera : c’est sûr, vous êtes alcoolo ! Les
sceptiques peuvent bénir le ciel : il y a encore des débits de boissons un peu
partout, même si beaucoup sont de plus en plus désertés par l’augmentation des
prix et l’interdiction de fumer. Si les cafés manquent, il y aura bien un
restaurant ou alors un magasin qui vend bières, vins et spiritueux. A défaut, on
trouverait bien une pharmacie et on supposera que l’officiant sera complice.
Il y aura toujours bien un « ami » pour se souvenir de cette seule fois où
vous avez triché aux examens… Hou, le menteur !
Mais imaginons que notre homme s’accroche et, à force, parvienne à
intéresser un journaliste en mal de copie : « Ah, vous avez cessé l’école à
l’enseignement secondaire, vous n’êtes pas diplômé ? Vous n’êtes pas
universitaire ? Dites-moi, vous consommez de l’alcool ? Vous fumez ? Vous prenez
des médicaments ? Mh… Racontez-moi votre histoire… Merci ! »
Le lendemain, notre brave homme s’en va acheter le journal à la librairie du
coin. Avant d’y arriver, il a croisé des gens qui pouffaient de rire sur son
passage. Puis, en ouvrant son canard, il comprend :
« Un disciple de David Vincent, recalé en primaires, aperçoit de la
vaisselle flottante! X est persuadé d’avoir été témoin d’un OVNI, non loin du
café « Chez Marcel ». Heureusement, X circulait à pied. Au moins sur ce point,
il a raison : boire ou conduire, il faut choisir ! Ne confondons pas les petits
verres avec les petits verts…»
Il s’agit ici d’un cliché à peine caricatural. Cela semble bien innocent
(mais ça l'est déjà beaucoup moins pour monsieur X), mais voilà qui dissuadera
les amateurs ! Peu importe que l’observation soit sincère et réelle, ce qui est
important c’est que l’on parvienne à diminuer le nombre de ces témoins gênants,
que ceux qui n’ont pas peur du ridicule avant en aient peur après et ne
recommencent pas. Cela aura au moins pour effet de fausser les statistiques et
de sous-alimenter les associations de recherches de ce qui figure parmi leurs
outils essentiels.
A côté de cela, peu importe que d’anciens pilotes de chasse parlent, que
d’anciens astronautes aient des propos époustouflants. Les premiers auront
encaissé trop de g (mais non ! Pas des portables !) d’accélérations au cours de
leur carrière et leurs cerveaux seront supposés atteints, les seconds seront
natifs de Roswell et donc prêts à toute propagande. L’histoire ne dira pas si le
journaliste est né du bon côté de cette fameuse barrière invisible qui suivait
scrupuleusement la frontière française et protégeait d’un côté les habitants ou
exposait les autres aux radiations. Personne n’ira voir si en rédigeant son
article, le professionnel de l’info marquait zéro à l’éthylomètre.
Il n’y a pas de raison de s’en faire puisque la sécurité nationale ne semble
pas menacée. Elle ne l’est probablement pas davantage lorsque de jeunes enfants
disparaissent par dizaines, qu’on les retrouve dans d’infâmes salles de torture
tenues par des sadomasochistes qui permettent à des notables de prendre leur
plaisir et que les fins limiers ne parviendront pas à retrouver les responsables
malgré qu’ils disposent de leurs plaques d’immatriculation, mais qu’ils perdront
"malencontreusement" le carnet d’adresses des tortionnaires !
La population aurait bien tort de s’émouvoir si quelques juges véreux
devaient prendre leur retraite après avoir fourni « de bons et loyaux services »
à la Justice ! Qu’irait-elle donc imaginer si l’un ou l’autre enquêteur de la
police, un peu plus perspicace, ou plus zélé (ou moins obéissant) venait à
décéder dans des circonstances suspectes ?
Peu importe que des troupeaux entiers de bovins soient mystérieusement
dépecés, pour les amateurs de sensationnel, on dira – ironiquement – qu’il
s’agit des œuvres du Chupacabracadabra !
Pour le reste, on fait déjà bien peu de cas des massacres humains, alors
pour des bestiaux, par définition voués à l’abattoir, vous pensez bien !
Quant aux agissements de soi-disant extraterrestres, qu’allez-vous donc
imaginer ?
Des gens qui auraient parcouru des centaines d’années lumière et qui
auraient un petit creux peuvent bien se découper un steak et faire des
provisions, pas vrai ?
Les crop-circles ? Mais vous plaisantez ? On sait depuis longtemps qu’ils
sont produits par des plaisantins astucieux et bien organisés qui procèdent avec
des outils rudimentaires. D’accord, il doit à présent y en avoir des milliers
dans le monde (non pas des plaisantins – quoi que… - des circles !) et personne
ne s’est jamais fait prendre en flagrant délit par un fermier irascible ou une
patrouille de police : ils ont de la chance, voilà tout !
Et ces documents déclassifiés ? Et ces déclarations fracassantes d’anciens
militaires affectés à des bases nucléaires ? Et ces propos déroutants d’anciens
politiciens ? Et ces rapports Cometa ? Et ces analyses d’implants ? Face à ce
genre d’arguments, retour à la speakerine souriante, un peu trop même, qui
conclura avant de passer à la page sportive : « Voilà qui est dit ! Amateurs de
soucoupes volantes et de petits bonshommes verts, c’est à vous de jouer ! »
Quant au spectateur, affalé dans son canapé après une dure journée de
labeur, digérant péniblement sa choucroute en boîte en face d’une bière à bon
marché, crise oblige, même s’il trouve encore la force de réfléchir et d’être
interpellé, il retiendra inconsciemment cette petite phrase apparemment anodine
et humoristique. Mais il ne lui viendra pas à l’idée de l’analyser comme nous :
« Voilà qui est dit ! » signifie à peu près : « Soit ! Ces propos n’engagent
que leurs auteurs ».
« Amateurs de… » : ici, le téléspectateur retient le mot « amateurs » que
l’on peut bien sûr opposer à « professionnels ». C’est à la fois faire bien peu
de cas des réels professionnels qui sont apparus à l’écran et des gens sérieux,
diplômés et pointus qui étudient le problème.
« … soucoupes volantes… » terme volontairement moqueur, depuis longtemps
passé de mode (1947 !) et provenant déjà d’une mauvaise interprétation de
journalistes ! Terme exagérément simpliste et réducteur : bien d’autres formes
existent ! Somme toute, c’est un peu comme si, en voyant la speakerine, on en
concluait que tous les journalistes ont automatiquement été miss Belgique.
Juste pour la boutade, nous aurions bien voulu voir ce qu’aurait donné une
émission dans laquelle le regretté Luc Varenne aurait du présenter « Le Jardin
Extraordinaire » !
Mais pour en revenir au commentaire, soulignons que le seul fait de
reprendre ce mot (soucoupes volantes), est une manière comme une autre d’induire
une idée de « vieux truc faisant rengaine ».
« … et de petits bonshommes
verts » : bonjour le cliché également désuet, expression-type très dévalorisante
! Et enfin :
« C’est à vous de jouer ! » Encore une expression très banale en
apparence, pourtant elle se rapporte aux personnes déjà désignées comme «
amateurs ». Il ne leur reste plus qu’à faire joujou avec leur dada et le tableau
est parfait !
Or, on ne compte plus ce genre de phrases qui font leur coup en
douce, forcément sans démentis, qui mériteraient pourtant le carton rouge et
peut-être un penalty !
Si Monsieur X finit malgré tout par être invité en
studio, on considérera alors que son obstination doit être plus sévèrement
châtiée encore. Notre homme sera soigné ! Il faut savoir que même nos hommes
politiques, qui ont une grande habitude des médias, ont parfois bien du mal à se
dépêtrer des interruptions et des coq à l’âne des animateurs ou de leurs
questions imprévues qui désarçonnent. En régie un type sympa lancera un jingle
des X-files qui « fera bien » et agrémentera l’émission d’une dynamique
humoristique (mais aussi ironique) et, l’air de rien, cela aura son effet ! Un
autre invité, qui aura été choisi pour donner la réplique à X, jouira quant à
lui de toute la notoriété de ses titres ronflants et diplômes éblouissants là où
X ne pourra qu’avouer « magasinier réassortisseur intérimaire ».
Le professeur Machin et chargé de cours aux laboratoires de l’Université de
Truc expliquera que l’engin n’était en fait qu’une espèce d’étoile filante de
gros calibre qui a bel et bien été repérée sur les écrans de la subdivision
XB-28 à programme exclusif auquel seules certaines instances ont accès et que ce
qu’a vu X n’a donc rien d’anormal ni d’extraterrestre, sauf bien sûr (en
élargissant le sourire) sur un plan strictement terminologique.
C’est là que X voudra rétorquer que, d’habitude, les étoiles filantes ne
projettent pas de faisceaux lumineux verticaux dirigés vers le sol après être
restées en vol stationnaire pendant trente secondes et que… Mais il ne pourra
continuer car l’animateur fera remarquer que suite à un petit problème
technique, son micro ne fonctionnait pas ! Le professeur reprendra donc la
parole pour expliquer que s’il existe désormais de nombreuses exoplanètes, en
revanche les distances rendraient toute visite impossible en raison du caractère
infranchissable de la vitesse de la lumière…
X voudra alors en revenir à sa remarque mais ce sera le moment de la
publicité, puis celui des infos, puis d’une page musicale après quoi X prendra
son souffle pour se lancer et… pour se faire interrompre par l’animateur qui
dira : « Merci Monsieur X pour votre témoignage, nous sommes un peu pressés par
le temps et passons maintenant à Mme Y qui a été victime du service après-vente
des établissements ZOUIN…
X s’en ira, écœuré. Comme des centaines avant lui.
Monsieur Y, quant à lui, reçoit sporadiquement des flashes qui lui donnent
des renseignements parfaitement exacts sur des sujets auxquels il n’entend rien.
Dans la vie courante, ses amis, ses parents s’en étonnent et en viennent à se
méfier de lui parce que l’on ne sait trop par quel sortilège il connaît ces
choses. Lui-même ne se l’explique pas : il ne fait rien de particulier, il ne
demande rien à personne mais il entend parfois une voix lui donner des
informations dans sa tête, ou au contraire perçoit-il des images très nettes. Et
tout cela est exact. Absolument exact !
Voici donc notre brave qui devient la Jeanne d’Arc du coin et on ne lui
évite pas les plaisanteries douteuses : il a avalé le mini-portable de Bond
(James Bond) de travers, nul doute que pour arriver à ce résultat il aura du
bûcher mais il devrait se méfier du retour de flamme, etc. Comment d’ailleurs Y
n’a-t-il pas encore gagné au Lotto, ou aux courses, ou à l’Euromillion ? Quant à
sa femme, elle rit sous cape car les dons de voyance de son cher époux ne lui
auront pas permis d'apprendre qu’elle le trompe avec le facteur et que, à sa
façon, elle reçoit elle aussi des informations…
Un bon ami lui conseille donc de s’adresser à Gédéon Theux Zemanille qui
propose une fameuse récompense à qui peut présenter ce genre de choses et notre
Y se renseigne à ce propos. Le voilà qu’il écrit une lettre, de sa plus belle
plume, affranchit et expédie. Peu de temps après, c’est gagné ! Il lui suffit de
se présenter à l’Université de Hardbrigestonfield pour s’y faire tester.
Seulement voilà qui le tracasse car, pour ce faire, il devra prendre congé, mais
aussi le train à partir d’une grande ville et ce n’est pas donné. Il lui faudra
prévoir un budget pour vivre là-bas pendant quelques jours et réserver un hôtel
miteux à la mesure de ses faibles moyens. Sans compter que, pour être
présentable, il devra porter son plus beau costume au nettoyage à sec et
s’acheter de nouvelles chaussures, une belle chemise et une cravate pour faire
bonne mesure. Cela donne à réfléchir et d’ailleurs, comme lui, pas mal de gens
ont réfléchi et ont finalement décidé de se contenter de réfléchir !
Mais imaginons que cela ne pose pas trop de problèmes. Le voici sur place,
accueilli chaleureusement par un regard sceptique et une poignée de mains de
principe au travers de laquelle il se sent déjà mal à l’aise. Il a expliqué son
cas par écrit et celui-ci a eu beaucoup de chance car bien d’autres ont été
refusés avant même d’avoir pu être exposés.
Devant lui, on a beau savoir que le phénomène est sporadique, la science
veut, pardon : elle exige la répétitivité. Dès le départ, Y devra donc avoir
beaucoup de chance pour démontrer son pouvoir, pourtant bien réel. Mais ces gens
sont bons joueurs et procèdent à un premier test, qui échoue. Un deuxième échoue
également. Y fait remarquer que lorsque le phénomène se produit, il ne se trouve
pas ainsi face à douze personnes qui épient ses faits et gestes, braqué par une
caméra, enregistré par plusieurs appareils de contrôle, entouré d’un grillage
métallique et d’autres ustensiles encore. Mais il lui faut se plier à ses
exigences. Un troisième essai ne donne rien. Pas plus qu’un quatrième et qu’un
cinquième. Devant lui, on hausse les épaules et on s’apprête à le renvoyer.
Soudain, Y s’agite et s’exclame : Votre tante s’appelle Germaine, votre épouse
s’appelle Félicie, en troisième préparatoire elle a réussi avec 83%, vous vous
êtes rencontrés un 12 juillet, il y avait de l’orage et votre parapluie s’est
retourné, il était de la marque « ANTIPLUX »…
« Oh oh ! Pas mal cher ami, mais vous avez pu faire une enquête… »
«
Félicie a un grain de beauté sur la fesse gauche et un tatouage montrant un
papillon sur le ventre, vous portez un boxer à rayures vertes… »
« Soit !
Vous avez un détective très efficace, mais… »
« Écoutez, faites attention en sortant d’ici car vous allez tomber dans les
escaliers. Ernest, votre jardinier vous arnaque sur ses heures de prestations,
les clefs que vous cherchez se trouvent dans l’étagère du bas dans la remise, à
côté de l’aspirateur qui est bon pour la casse; vous avez un paquet de chiques à
la chlorophylle dans votre poche gauche, vous ne l’avez pas acheté mais piqué à
ce monsieur à barbichette. Remarquez, celui-ci vous a fauché votre stylo Parker
bleu qui se trouvait dans votre poche intérieure, à gauche… »
Les deux hommes ont rougi et s’échangent stylo et paquet de chiques. On
vérifie au sujet de la clé et la voilà retrouvée. Mais c’est pur hasard, Y est
très bon observateur, un peu mentaliste... L’effet est étonnant mais ils ne sont
pas convaincus. Gédéon décide que les tests (qu'il a pourtant établis lui-même)
ne sont pas scientifiques et qu’il faudra établir un autre protocole, plus
sévère. On reprendra demain. Il s’en va… et se casse la figure dans les
escaliers, heureusement sans se blesser…
Le lendemain est une journée de calvaire infernal pour Y. Le semblant de
bonhomie qui avait montré son ombre timide lors du premier jour a totalement
disparu : Y constitue désormais une menace. Les examinateurs l’ont très bien
compris, il faut donc neutraliser Y.
Ce dernier est donc d’abord fouillé, complètement, jusque dans ses orifices
intimes. Il a bien sûr le droit de refuser mais dans ce cas sa candidature ne
sera pas prise en considération et il pourra rentrer chez lui. Les regards sont
devenus très méfiants, presque agressifs, voilà Y sous le feu des projecteurs et
les instruments de contrôle qui, hier, le gênaient, sont aujourd’hui
omniprésents et parfaitement visibles : on le fait manifestement exprès, pour le
mettre mal à l’aise et c’est réussi. C’est exactement le contraire de l’ambiance
qu’il faudrait à Y pour avoir une chance de réaliser ses performances, mais on
la lui refuse.
Il ne sera plus question de patienter jusqu’au cinquième test et plus : il
n’aura droit qu’à une seule erreur, par principe. C’est d’ailleurs déjà une
latitude exagérée car même si les phénomènes sont, par définition,
non-répétables à volonté, pour la science il faut qu’ils puissent être répétés,
encore et encore, jusqu’à satisfaction absolue. Dès le départ il est clair que
la tentative sera de toute façon vouée à l’échec. Pour corser la difficulté, il
est demandé à Y de fournir des éléments précis sur un sujet bien déterminé dont
il n’a même jamais entendu parler. Ce n’est pas comme ça que les choses
fonctionnent, mais les expérimentateurs n’en ont cure.
Y se concentre en dépit de la présence de la vingtaine de personnes
présentes dans la salle. Tandis que l’on voit qu’il fournit son effort,
quelqu’un tousse bruyamment, un autre renifle, un troisième baille aux
corneilles, un quatrième se mouche en faisant le bruit d’un éléphant, il y en a
un autre encore qui se racle la gorge. Y s’énerve mais tente de se maîtriser.
Dans l’assistance, quelqu’un repose bruyamment son verre d’eau sur la table.
Les différents bruits se multiplient, des flashes crépitent, un effet Larsen
surgit, c’est intenable ! De grosses gouttes coulent à présent sur le front de
Y.
Pourtant, le voilà qui s’écrie : « Je ne sais pas ce que cela veut dire,
mais je vois comme une division avec des lettres et des chiffres au dessus de la
barre et en dessous, au dessus je vois (il énumère les éléments de la formule)
et en dessous il y a (même chose) Mais il y a une autre fraction à côté,
attendez ! Oui, voilà (il continue). Les pieds d’une chaise grincent sur le sol,
Y s’arrête : « Je ne vois plus rien…»
Ce que Y a dévoilé est un élément d’une longue formule comprenant de
nombreuses parties, elle est parfaitement exacte sauf que, par moments, Y a
confondu exposant et indice. Cet élément a malgré tout un gros défaut, celui de
n’être qu’une petite partie de la formule, laquelle est donc largement
incomplète.
Dans l’assistance, certains n’ont pu réprimer un frisson : si ce type est
capable de percevoir « cette formule-là », même par bribes, même de manière
approximative, il n’est que trop clair qu’à force d’essayer il pourrait la
restituer complètement. Là réside en tous cas le risque. Le grand soulagement,
c’est que Y ne comprend strictement rien à tout cela et que ses révélations, en
plus d’être inexactes sont très incomplètes. Pour le test, en tous cas, c’est
raté parce qu’en considérant la totalité de la formule et le fait que Y est
incapable de situer l’emplacement de ce qu’il a révélé au sein de cette même
formule, on peut considérer que cela pouvait être obtenu par le seul hasard. Du
moins, c’est ce qu’on lui dira en guise de justificatif à son échec, même si une
personne avisée pourrait facilement revoir le calcul et déterminer que le hasard
avait bien peu à dire en l’occurrence.
Y est fâché, il s’en va en maugréant, furieux, sûr d’avoir été berné.
De
retour chez lui, il consulte un avocat et envisage de porter plainte. Mais son
conseil lui signale que la partie adverse est particulièrement forte et friquée,
que de nombreuses personnes avant lui ont tenté l’action en justice, pour les
mêmes raisons ou des raisons très similaires. Il va être très difficile
d’obtenir gain de cause et cela risque de coûter très cher, sans aucune garantie
de réussite.
Y est atterré, cette histoire est complètement dingue. Mais soudain, il a
une idée : sur base des enregistrements vidéo, photo, audio etc. on devrait
pouvoir reconstituer l’expérience et de contrôler la probabilité. De là, il
devrait y avoir moyen de… »
Mais son avocat l’arrête : « Que croyez-vous donc Monsieur Y ? Ces
enregistrements sont déjà effacés à l’heure qu’il est ! S’il le faut, ils ont
été remplacés par d’autres, légèrement trafiqués, sur lesquels vos révélations
ne figurent pas. Naturellement, on pourrait procéder à une expertise grâce à
laquelle on pourrait peut-être remarquer que le temps d’enregistrement ne
correspond pas à celui de l’expérience et qu’une partie a donc été coupée. Mais
il ne sera déjà pas facile d’arriver jusque là dans la procédure et quand bien
même y arriverait-on, cela ne nous donnerait toujours pas la partie manquante
qui, elle seule, serait probante. Même dans ce cas, vous n’auriez pas encore
gain de cause en raison des arguments strictement scientifiques et
incontournables ! Votre affaire n’est hélas pas défendable et je ne serais pas
honnête en vous faisant miroiter autre chose… »
« Mais… »
« Monsieur Y, je vous comprends parfaitement. Mais on ne pourra pas
argumenter la toux de Untel ou la sinusite de Truc, par contre il sera facile de
signaler que cinq tests consécutifs auront échoué. »
Les exemples qui précèdent sont bien sûr exagérés et caricaturaux (et toute
ressemblance avec des personnes ou des lieux existants serait totalement due
au…hasard !). Néanmoins, ils se fondent sur une large part de vérité qui se
situe même parfois en dessous de la réalité. Ces exemples se basent sur des cas
vécus, d’intéressés mélangés, qui ont été profondément dégoûtés de leurs
expériences et du niveau de mauvaise foi qu’ils ont rencontré.
La science demeure l’une de nos bases les plus solides et le scepticisme,
même forcené, est aussi un garde-fou qui fait œuvre de salubrité publique.
Malheureusement, des intérêts existent également en coulisses et se situent à
des niveaux que chacun devrait facilement pouvoir imaginer sans avoir recours à
la moindre idée complotiste.
Les recherches scientifiques coûtent de l’argent et occupent des personnes
qualifiées qui travaillent notamment sur des causes prioritaires. Il existe un
danger concret à libérer des subsides et à occuper des personnes en vue de
vérifier l’authenticité et la fonctionnalité de phénomènes qui sont
traditionnellement vus comme des balivernes. La priorité des taches déjà
dévolues, leur impact sur l’aspect humain et les retombées sur la rentabilité
est évidente.
Dans certains cas, cela pourrait intéresser la sphère militaire en vue
d’utilisations également faciles à imaginer. Mais il ne faut pas s’attendre à
plus de transparence de la part de la Grande Muette, laquelle a tout intérêt à
garder ses trouvailles éventuelles pour elle : sécurité de l’Etat oblige !
Au dessus de tout cela, la science se doit aussi de maintenir son niveau de
notoriété à partir des fondements éprouvés qui ont précisément fait son succès
et sa fiabilité. La moindre faille risque de se transformer en brèche qui ferait
couler le navire.
Dans tout cela, la situation est encore compliquée par les caractéristiques
du milieu associatif. Ainsi si les petits organismes privés accomplissent une
grande partie du travail de rabotage par le bas, en revanche ils pèchent souvent
par orgueil en tentant de s’attribuer toute la gloire d’une hypothétique
découverte révolutionnaire et plutôt que de s’unifier, de mettre leurs effectifs
et compétences en commun, ils procèdent par rétention d’informations,
développent des médisances parfois justifiées mais aussi néfastes à la
réputation du domaine. Leur morcellement et l’inégalité de leur efficacité
désoriente les témoins déjà victimes de préjugés, de la peur du ridicule, de
l’arnaque financière, de la nécessité de parfois devoir entamer la sphère privée
et intime, le secret médical, sans compter qu’ils peuvent se faire cataloguer
comme « cinglés ». De l’autre côté, les associations souffrent de ne pas
disposer dans leurs rangs de personnes aux qualifications scientifiques bien
établies, traduisez : des scientifiques véritables.
Mais du côté de ces derniers la situation est également claire : par
définition les scientifiques croient très peu aux phénomènes dont il est
question car cela heurte leurs principes fondamentaux, cela relève du non-sens,
de l’affabulation, de la perte de temps. Il en existe pourtant qui sortent du
lot et font exception à cette règle, ils sont nettement minoritaires, du moins
sur le papier. Mais pour ceux-ci la position se présente rapidement comme
bancale et très dangereuse. Ils risquent tout simplement de perdre la
considération de leurs pairs, de se faire décrédibiliser, de perdre leur
notoriété, de perdre leur gagne-pain mais – en plus – de la manière la plus
honteuse qui soit ! Ce serait toute une carrière qui se trouverait ainsi
détruite !
En finale, les quelques scientifiques qui restent dans le parcours et qui
ont le courage de se départir de ces impératifs marchent quand même sur des œufs
: ils évitent de se prononcer à visière découverte, se dissimulent sous
l’anonymat, ne se manifestent pas en public ou éventuellement seulement en
prenant d’infinies précautions. D’autres, qui ne sont pas considérés comme des
scientifiques purs et durs sont soumis à l’interdiction de publicité, à la
déontologie de leur métier et également à leur notoriété et leur réputation.
Il faut dire que, en face, on ne leur fera aucun cadeau. Aucune erreur ne
sera permise. Il n’y aura aucune pitié. Malheur à qui présenterait une thèse
dont l’objet sortirait trop des chemins battus : peu importe si les victimes
portent ce lourd fardeau toute leur vie durant, ils seront marqués du sceau de
l’infamie ! Il n’y aura aucun droit à l’oubli, comme d’autres n’auront aucun
droit de réponse.
Les petits organismes privés de recherches devront donc faire tout le
travail, prendre tous les risques, alimenter leur fonctionnement de leurs
propres poches, pratiquement condamnés à toujours faire cavalier seul, à se
méfier de tout et de tout le monde (mais pas trop, sinon on les taxera de
paranoïa !). Ce bénévolat impliquant d’autres ressources professionnelles, ils
empièteront largement sur leur temps libre, leurs heures de sommeil, leur vie
privée : il leur faudra une motivation sans bornes, un acharnement sans faille,
une patience d’ange, un calme olympien. Il ne suffira pas du tout que le domaine
les intéresse, il faudra absolument qu’il s’agisse d’une passion dévorante et si
l’expression ne risquait pas de sembler grandiloquente, nous dirions bien que
cette passion irait jusqu’au sacrifice de leur crucifixion !
Certains tenteront parfois bien de trouver certains biais afin de maintenir
la tête hors de l’eau. Face à de grosses affaires, ils auront recours à des
médias très connus et s’apercevront, horrifiés, que la transmission de
l’information n’est pas du tout ce qu’ils croyaient. Au contraire, nous sommes
là au Royaume de Judas et la crucifixion ne sera plus une simple vue de l’esprit
!
Ils ne devront compter que très modérément sur un allié aux mille visages,
tantôt angélique, tantôt démoniaque : Internet ! Mais comment se faire entendre
dans une communauté peuplée de milliards d’individus aux intérêts très divers,
pressés d’aller à l’essentiel, avides de sensationnalisme, que la lecture rebute
de plus en plus, visant une fois sur deux en dessous de la ceinture et se
distinguant, au-dessus, par un esprit truffé de courants d’air ? Non contents de
devoir se battre sur tous les fronts, il leur faudra encore jouer des coudes,
composer avec les algorithmes, grappiller sur le référencement, le
positionnement, éviter les pièges, les pirates, les indélicats, les copieurs,
les siphonnés du bocal !
Certains ont trouvé d’autres solutions et l’une de celles-ci passe par le
domaine de l’édition, certes toujours séduisant et valorisant en plus de pouvoir
être rentable. Mais tous n’auront pas la chance d’être spontanément sollicités
par un éditeur et beaucoup devront sonner à toutes les portes, souvent pour les
trouver closes. Dans le meilleur des cas, ils s’apercevront des exigences de
cette occupation, du temps que cela prend, des efforts à consentir, des
recherches à effectuer, des critères à respecter. Là aussi le milieu risque de
les déboussoler : la platitude de la réalité de terrain ne retiendrait
évidemment que le désintérêt ; une seule formule, physique, mathématique ou
chimique, réduirait le lectorat de 30%, le sensationnalisme serait rejeté comme
tel et porté à l’échafaud, le créneau sera déjà surexploité et également
surveillé par les mêmes instances. L’impérieuse promotion et l’incontournable
publicité passeront par les médias et l’on ne mord pas la main qui vous donne à
manger !
Les parapsychologues, les ufologues, les chercheurs du domaine de
l’inexpliqué, sont souvent assimilés aux pires charlatans ou aux imbéciles
utopistes, un peu farfelus et à côté de la plaque. Ce sont des dangers publics,
des pollueurs d’information, des chronophages, des arrivistes, des hallucinés,
des zouaves qui travaillent du chapeau, des fêlés !
Qu’il nous plaît que ces
affirmations émanent d’une société où les individus se transforment volontiers
en extraterrestres très crédibles qui s’agitent de façon frénétique au son d’une
« musique » venue elle aussi d’une autre planète, où les bonnes mœurs deviennent
marginales et la politesse une perte de temps, où les gouvernements réussissent
le prodigieux tour de passe-passe qui consiste à avoir toujours moins de
demandeurs d’emploi en même temps que des licenciements en masse, où les réseaux
pédophiles sont décrétés inexistants, où l’information est un leurre
scandaleusement tronqué et où ces mêmes individus croient dur comme fer en cette
information comme si elle était évangile, tout en désacralisant les églises et
en hurlant : « mort aux faux prophètes » !
Qu’il y a lieu de se réjouir de ce que ces sentences proviennent du Meilleur
des Mondes !
Nous vivons dans un monde où les valeurs s'inversent. Il suffit de ne pas
être aveugle pour le voir, il n'y a qu'à écouter pour que ce soit criant, à
déchirer les tympans ! Le psychédélique est déjà dépassé, c'est à qui sera le
plus déjanté, le plus choquant, le plus nu et même le plus laid, pourvu qu'il
soit le plus vu. L'erreur court les rues et y a pignon, la vérité y est
ridiculisée. Le mensonge est roi. Plus personne ne croit au diable mais tout le
monde lui déroule le tapis rouge. Même l'enfer est excitant, Satan l'habite !
En revenant les pieds fermement sur terre, réjouissons-nous plutôt que
certains aient encore le courage de tenter de voir vraiment clair dans la
situation parfois hallucinante qui est la nôtre à tous, qu’ils constituent l’un
des derniers bastions qui défende la réalité, même dans ce qu’elle peut avoir de
plus subliminal, ou qui du moins la recherchent sincèrement, une réalité dans
laquelle lesdits chercheurs ont parfois de très curieux accidents qui ne
relèvent que des lois du hasard ou sont atteints de graves maladies qui ne sont
que le fait du manque de chance…
Another one bites the dust ! Yeah ! The show must go on !