Dans la voiture, sur le chemin du retour, le
fondateur du CERPI posa la question à son assistante :
"Que pensez-vous de cette affaire ?"
"Cela me paraît clair : "une légende urbaine de plus !"
"Donc, pour vous, tout cela n'a été qu'une grosse blague, de l'exagération
médiatique, erreurs et confusions ?"
"Hé bien, quand on entend le récit du
garde champêtre, les choses semblent claires. De plus, les propos des
propriétaires sont eux aussi contradictoires."
Le président se concentra sur la route car un chauffard venait de déboîter
imprudemment, puis il reprit :
"Je crois qu'il ne faut pas conclure trop vite. C'est vrai que le témoignage du
garde champêtre jette un solide pavé dans la mare, mais j'ai beaucoup de mal à
croire que Jean-Marie Tesmoing, ce vieux loup de mer, se soit trompé à ce point,
qu'il se soit laissé berner comme un enfant de chœur.
Pour ma part, je crois qu'il y a bien autre chose derrière tout cela. En fait,
d'un côté, à part le récit des propriétaires - qui vaut ce qu'il vaut -,
qu'avons-nous ? Nous avons le témoignage, dissuasif il est vrai, d'UN ancien
officiel de l'époque. Mais il y a eu une quinzaine de policiers et de gendarmes
qui ont été impliqués. Il conviendra d'essayer de récolter aussi leurs
témoignages et de les comparer. Comprenons-nous bien à ce propos : vous savez
bien que ce que nous cherchons c'est la vérité, quelle qu'elle soit, si
l'affaire ne repose que sur des supercheries nous dévoilerons lesquelles et
démystifierons le cas; si le cas présente effectivement des phénomènes anormaux,
inexplicables, il faudra également en faire état mais aussi essayer de leur
trouver une explication et nous en sommes loin, très loin. Nous savons que les
officiels qui ont été témoins oculaires des faits sont au nombre d'une
quinzaine, je pense donc qu'il faut laisser la parole à chacun d'eux, à
condition de les retrouver et de comparer leurs narratifs. En outre, le
garde-champêtre jouait ici surtout et avant tout le rôle de passe-droit pour
nous permettre de rencontrer les propriétaires et de nous faire mandater, de ce
côté-là, c'est réussi ! Mais comme il était présent sur les lieux, nous nous
devions bien sûr d'écouter aussi son témoignage et c'est ce que nous avons fait.
Mais plusieurs choses ne m'ont pas plu dans ce qu'il a dit. Car en fait il se
présente comme si tout ce qu'avaient dit les autres n'émanait que de leur
naïveté. Ça, c'est dur à avaler !
N'oubliez pas qu'en 1993 existait encore ce que l'on a appelé "la guerre des
polices". Police et gendarmerie ne s'appréciaient guère et ne cessaient de se
mettre des bâtons dans les roues, c'était rétention d'informations, coups bas et
compagnie. On connaît l'histoire. On sait aussi comment cela s'est terminé suite
à l'affaire Dutroux. Il y a eu la réforme des polices au profit de la seule
fédérale.
Dans le cas qui nous concerne, je constate que le garde champêtre - qui a
peut-être raison, je n'en disconviens pas - considère, par le fait même de ses
propos, la totalité de ses collègues comme des naïfs, somme toute : des
incapables. Sur "la bande des quinze", il est donc à mettre sur un piédestal !
Il aurait été le seul à avoir vu clair... Cela me paraît simpliste et à tout le
moins cela demande à être vérifié.
Comme moi, vous avez remarqué que la femme du propriétaire ne semblait pas se
souvenir d'Éric. Ça, c'est tout de même fort ! Cela a été le fiancé de leur
fille. Il a été abondamment médiatisé, sa photo est parue dans les journaux
(journaux qui se sont trouvés sur la table que nous avons vue), on en a parlé à
la radio, à la télévision... Il a aussi fait l'objet d'un exorcisme
spectaculaire qui a eu lieu chez eux, il a habité chez eux pendant des années.
Et sa "belle-mère" ne s'en souvient pas ?
Quant au "beau-père", ce n'est guère mieux puisqu'il se trompe à raison de onze
années quant au passage d'Éric et donc aussi des événements ! Je veux bien
qu'avec l'âge la mémoire puisse être défaillante et qu'avec la retraite on perde
ses repères. Mais à ce point là et pour des choses d'une telle importance, cela
me paraît invraisemblable.
Encore un autre défaut de mémoire : l'orthographe du beau-fils ! En effet, vous
vous souvenez que lorsque nous avons rempli les documents, le vieux monsieur
nous avait donné un nom dont l'orthographe n'était pas correcte ! Ce n'est sans
doute qu'une question de détail et je veux bien croire que ces gens ne soient ni
des Alexandre Dumas ni des Victor Hugo, mais tout de même : le nom de famille
est simple et puis c'était leur beau-fils et son nom a été indiqué partout ! A
noter, d'ailleurs, que la mémoire ne semble pas plus vivace concernant notre
garde champêtre ! Ils ne se souvenaient pas de lui non plus ! Je ne veux pas me
faire accablant pour ces vieilles gens et, encore une fois, je sais bien qu'avec
l'âge on perd la mémoire, mais à ce point et dans une affaire qui les a
bouleversés...
Pour ce qui est de la cassette vidéo, nous savons qu'elle a été immédiatement
saisie par le Parquet du Procureur du Roi. Ensuite, la cassette n'a plus pu être
vue que par de très rares privilégiés, dont Jean-Marie Tesmoing et Jacques
Théodor. Théoriquement, les propriétaires ont donc du se baser sur ce que des
gendarmes ou des policiers auront bien voulu leur dire. Mais comme il existait
un black-out sur l'affaire et que les autorités ne demandaient qu’une seule
chose, à savoir que la tranquillité revienne dans la population, on n'allait
surtout pas leur dire que l'on pouvait y voir des phénomènes !
Ce qui me fait penser à cela c'est le fait que le propriétaire ait dit que les
images étaient "brouillées". Or, rappelez-vous, il était seulement question d'un
manque de luminosité. J'aurais donc compris si l'on avait dit que les images
étaient "noires", mais pas "brouillées". Du moins, il me semble permis de
comprendre les choses comme ça.
Je reste perplexe quant aux gendarmes blessés. De ce côté Jean-Marie est formel.
On ne peut plus formel. Mais les propriétaires font seulement état de petits
cailloux qui auraient été lancés dans le dos d'un gendarme qui descendait les
escaliers. Or, s'il descendait ces escaliers, conséquence logique : les cailloux
venaient d'en haut. Or, en haut, c'était la chambre d'Éric, où se trouvaient les
autres policiers et/ou gendarmes. Donc, c'est impossible ! C'était impossible
parce que s'il descendait les escaliers à reculons, il aurait vu qui lançait les
cailloux. S'il descendait normalement, ses collègues auraient remarqué la
supercherie. Il reste une possibilité rationnelle : des morceaux de plafonnage
qui tombent du plafond, juste à ce moment là. Une simple coïncidence, mais de
taille !
Remarquez aussi que le garde champêtre, pour revenir sur son cas, signale une
tricherie en ce qui concerne la fiche du téléphone, qu'Éric tirait - d'après lui
- avec son pied (ce qu'il a été le seul à remarquer donc...). Apparemment, même
de cela les propriétaires ne sont pas au courant non plus. Bizarre ! Pourquoi
donc un sceptique, un policier, n'aurait-il pas dit à ces gens qu'il n'y avait
pas de quoi s'inquiéter, qu'il n'y avait rien de surnaturel, que ce n'était
qu'une supercherie ? Il aurait oublié ? Les habitants auraient oublié aussi ?
Tout le monde oublie, quoi ? Et pendant ce temps là, d'autres se souviennent
très bien, apparemment..."
"Ceux-là ne sont pas forcément plus crédibles pour autant" fit remarquer
l'assistante.
"Exact. il nous faut bien sûr compter avec le caractère faillible des
témoignages, même s'il s'agit de gendarmes ou de policiers. Après tout, il
s'agit avant tout d'être humains, pas de perfections. Mais rappelez-vous que
cette affaire du téléphone a été signalée dans le rapport de Giovanni Cosentino,
le physicien dont on peut lire le récit dans Maison-hantée.com.
"Sans doute, mais cela relève toujours du témoignage humain malgré tout."
"Je vous suis bien. Cependant, rappelez-vous alors que c'est de policiers dont
il s'agit, autrement dit de collègues du même corps de police que le garde
champêtre. Et ceux-ci tiennent un discours tout à fait contradictoire. Or, ce
qui rend leur récit probant, c'est que Giovanni Cosentino n'a pas pu leur parler
tout de suite. Il a obtenu rendez-vous les 21 et 22 janvier 93, après que les
policiers aient reçu l'autorisation de leur hiérarchie."
"Et alors?"
"Hé bien, il est dit que ce qui a décidé les autorités à déclarer le black-out
réside dans le fait qu'un exorcisme avait eu lieu. De ce fait, les choses
n'étaient plus de leur ressort car le surnaturel ne les concerne pas. A partir
de ce moment-là, les autorités ne veulent plus communiquer sur le sujet, c'est
le motus et bouche cousue, les scientifiques et parapsychologues ne peuvent plus
non plus investiguer sur l'affaire. Malgré cela, la hiérarchie autorise les
officiers de police à avoir un entretien avec M. Cosentino. Et, contrairement à
ce que l'on s'attendrait dans un tel contexte, les officiers confirment malgré
tout l'étrangeté des faits concernant le téléphone et encore d'autres faits par
dessus le marché ! Somme toute, ils auraient désobéi à leur hiérarchie en allant
dans le sens contraire de celui qu'on leur imposait. Là aussi on peut comprendre
les choses dans ce sens. Tout cela vous paraît-il cohérent ?"
"En effet, je crois que nous avons du travail sur cette affaire !"
"Et comment ! Je peux me tromper - je ne vais certainement pas accorder crédit à
tout ce qui se dit sur cette histoire - mais l'impression qui me semble se
dégager de l'affaire est bien que l'on a essayé de l'occulter. On brouille les
pistes, il y a un étrange remue-ménage souterrain dans tout ce tralala"...
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