Centre d'Études et de Recherches

sur les Phénomènes Inexpliqués

L'aide de la sorcière


Il n'est pas courant qu'une équipe d'enquêteurs de l'étrange se fasse aider dans ses investigations par... une sorcière ! Mais en l'occurrence, il ne s'agissait pas de n'importe laquelle.
Ce n'était d'ailleurs pas n'importe qui non plus.
Cette personne a insisté - pour des raisons évidentes - pour conserver son anonymat et nous respecterons donc cet impératif, fidèles à notre politique. C'est que, il y a bien des années déjà, elle a été inquiétée (à tort, empressons-nous de le signaler), dans une affaire hyper-retentissante qui secoua le royaume, qui a ému même toute la planète et ce n'est pas exagéré de le dire. En effet, adepte de la sorcellerie, de sottes gens, également friandes de conclusions hâtives, avaient soupçonné son intervention dans une série de crimes particulièrement odieux. La police était arrivée chez elle, en force, de tous les côtés à la fois, avec de nombreux éléments armés jusqu'aux dents, aidés de chiens. Sans doute les inspecteurs ne furent-ils guère rassurés en voyant les vitrines contenant des ossements, les meubles ornés d'armes bizarres, comme on en voit presque seulement dans les films, des objets d'un autre âge, pour ne pas dire d'un autre monde. Que durent-ils penser, là où ils s'attendaient à trouver des cadavres, peut-être atrocement mutilés après d'horribles tortures sacrificielles en l'honneur de Belzébuth, lorsqu'ils aperçurent du sang tout frais ? Mais quand apparut la maîtresse de maison et qu'elle leur fournit des explications totalement désarmantes, quelle ne fut pas aussi leur déconvenue en constatant leur bêtise !
Néanmoins, les idées se colportent très vite, les opinions se forgent, à tort et à travers, grâce à l'intervention sensationnaliste des médias, ou de certains d'entre eux - nous ne sommes que trop bien placés pour le savoir - et les réputations s'ancrent dans l'esprit populaire, souvent inconscient de la vérité, que l'on "oublie" parfois trop volontiers de rectifier.
Peu importe que la personne soit loin de mériter cette réputation. Peu importe que l'on soit à des années lumière de l'illuminée de service et qu'elle ait seulement des conceptions différentes de la religion, dont chacun dispose de la liberté conformément à la constitution.
On n'en a rien à fiche que lesdites conceptions émanent de bases historiques sérieuses. Quelle importance que la personne soit universitaire et diplômée ? Quelle importance qu'elle aligne les qualifications supérieures qui feraient pâlir de jalousie bien des messieurs en col blanc ? Cette personne "fait dans la sorcellerie" et bien que l'on ne comprenne pas toujours exactement ce que cela signifie dans le cas présent, on a compris, arbitrairement, aprioristiquement, que cela ne pouvait qu'être mauvais. Dès lors, il est facile de comprendre que, même bien des années plus tard, ladite "sorcière" jouissait toujours de la même réputation très sulfureuse.

C'est chez cette personne que M. Vanbockestal avait rendez-vous ce jour-là et - il faut bien le dire - le Président du CERPI débarquait alors, lui aussi, avec une nouvelle réputation toute fraîche de "spécialiste des phénomènes paranormaux qui raconte n'importe quoi". Une toute nouvelle appellation acquise nolens volens grâce à "l'aimable collaboration" d'un "brillant" journaliste qui avait usé de la puissance de son média pour accommoder les téléspectateurs à la sauce que l'on connaît à présent, notamment quant à la valeur de ses arguments. L'histoire se répète ! Au téléphone, toutefois, M.Vanbockestal avait remarqué la voix aigrelette de circonstance de son interlocutrice (sans la moindre signification), qui cadrait bien avec ses "fonctions", mais aussi - très vite - un haut niveau d'érudition. Le choix des mots, le maniement de la langue française, la terminologie précise, les nuances fines, un zeste d'humour à l'acidité calculée, quelques références d'auteurs fameux, sont autant de points qui donnent de bonnes indications...

VISITE CHEZ LA "SORCIÈRE"

Malgré cela, au courant "comme tout le monde" de la réputation de la personne et considérant qu'un homme averti en vaut deux, il avait pris quelques précautions d'usage.
Apparemment : de l'autre côté aussi ! En effet, n'entre pas là qui veut. La maison n'est pas une forteresse mais il faut y montrer patte blanche et s'identifier.
Dès l'ouverture de la porte et en dépit de la courtoisie de bon aloi, l'atmosphère y est. Cette dame est toute de noir vêtue, il ne lui manque que le chapeau traditionnel et peut-être un balais ! L'entrée dans le local est à l'avenant. Il y fait plutôt sombre, chats et chiens en ribambelle prennent possession des lieux où trône l'inquiétante silhouette d'une statue. Il y a des livres partout, ce qui n'est pas pour déplaire au fondateur du CERPI. Après un court moment d'étonnement, on en revient à la réalité : après tout, si l'endroit ne manque pas d'originalité dans son style ancien et quelque peu orienté, les objets ne représentent aucune menace mais c'est uniquement la symbolique, elle-même ambiguë, telle qu'on l'interprète en fonction de ses propres archétypes, qui peut générer une impression de malaise. La "sorcière" prend place et invite le fondateurà en faire de même. Puis, elle entre dans le vif du sujet.

"M. Vanbockestal, je vous ai fait venir parce que d'une part j'ai d'importantes révélations à vous faire quant à l'affaire d'Arc-Wattripont et je suis persuadée que cela va vous intéresser ; d'autre part parce que j'ai lu votre livre : "Les Phénomènes Inexpliqués en Belgique" et que certains passages m'ont fait bondir ! Il en va notamment ainsi lorsque vous parlez de Lucifer..."

"C'est très probablement parce que votre orientation de démonologue, pour autant que ce titre soit admis dans le sens correct, vous autorise à faire un raccourci (ou un détour, c'est selon) par des notions que j'ai éludées dans un esprit de synthèse. Ainsi je n'ignore pas la dualité et/ou l'ambiguïté qui existe par rapport à Celui qui "porte la lumière". Car l'étymologie latine nous donne lux=lumière et ferre=porter ! Voulez-vous que je développe ?

"Vous marquez un point. Cependant lorsque vous évoquez l'influence des livres, je ne suis pas d'accord..."

"Alors j'anticiperai sur vos objections en signalant que ce seul facteur n'est évidemment pas déterminant, il ne faut pas le comprendre comme une généralité. Il est évident que beaucoup de gens peuvent posséder de très nombreux livres sans que cela n'entraîne ipso facto un phénomène de hantise. Le contraire est également vrai : des phénomènes de hantise peuvent se produire chez des gens qui ne possèdent aucun livre chez eux. Mais dans certains cas, à évaluer notamment sur le plan psychanalytique, en fonction du niveau vibratoire des personnes ou de ce que l'on peut interpréter comme tel, vous reconnaîtrez que le brassage de plusieurs religions peut entraîner des conflits inconscients, des tensions latentes, des antagonismes de l'inconscient, lesquels peuvent contribuer à la production de ce que j'appellerais des "pensées-formes", que vous comprendrez peut-être comme "psychoplasmes". Ici, j'ai à mon tour fait un raccourci, nous pouvons y revenir. Cependant, le facteur évoqué précédemment ne s'impose pas de facto dans le cas d'Arc-Wattripont..."

Quelques échanges plus loin, chacun avait bien compris que son vis-à-vis n'aurait eu aucune raison d'être affublé d'un entonnoir en guise de couvre-chef. La barre était fixée, il était clair que chacun pouvait, très à l'aise, encore hausser le niveau et que la conversation qui allait suivre ne serait pas propos d'écervelés. D'un côté, M. Vanbockestal n'était certainement pas l'illuminé que l'on avait présenté à la télévision, de l'autre la "sorcière" n'avait rien d'une Madame Mime ignorante. Que du contraire ! Il restait à voir quelles étaient les fameuses révélations qu'elle avait à faire sur "l'affaire du siècle". Il était temps d'en venir aux révélations.

La "sorcière" avait allumé une pipe : une femme qui fume la pipe, voilà une originalité qui ajoutait à l'atmosphère et M. Vanbockestal ne put s'empêcher de remarquer in petto que le propriétaire de la maison d'Arc-Wattripont était également fumeur de pipe. Du moins était-il surnommé jadis "la pipe", ce qui correspondait pleinement aux propos de l'ancien gendarme qui faisait état de pipes qui tournoyaient dans leur support. La femme en noir prit un air malicieux et commença ses explications.

"Comme beaucoup de gens, j'ai vu l'émission dans laquelle l'affaire d'Arc-Wattripont est ridiculisée. Je ne sais hélas que trop bien ce que peuvent faire certains journalistes. Cela m'a rendu malade. Alors, je vais vous apporter des éléments nouveaux, qui serviront certainement dans votre enquête. Car j'ai moi aussi mon petit côté détective et puis surtout, hé hé ! J'y suis allée, à Arc-Wattripont !
J'y suis allée largement après l'intervention de Monseigneur Meurant, l'officiant de cette Église dissidente dans laquelle on dit qu'il y a plus d'évêques que de fidèles, mais cela ne rend pas notre expérience moins intéressante pour autant. Parce que, si j'y suis allée, c'est en compagnie de mon défunt mari, lequel était tout aussi féru de phénomènes paranormaux que moi et pratiquait également ce que l'on appelle "la démonologie".
Non seulement y sommes-nous allés et avons-nous pu rencontrer le jeune homme, Éric, mais en plus avons-nous procédé nous-mêmes à un exorcisme sur sa personne ! Naturellement, comme vous l'imaginez, nous avons procédé selon un principe apparemment antagoniste au traditionnel. Mais peu importe car il ressort clairement de notre rituel que le jeune homme n'était nullement possédé. Il n'était aucunement question d'un démon quelconque. Tout au plus s'agissait-il d'imprégnation, sans doute Éric était-il lui-même convaincu d'être possédé, mais il ne l'était absolument pas !"

"Et qu'est-ce qui vous permet d'être aussi catégorique ?"

"Vous pourrez juger par vous-même sur base de l'enregistrement audio que je vous ferai écouter tout à l'heure. Mais soyons tout d'abord logiques : avant l'exorcisme de Monseigneur Meurant, il n'était question que de "poltergeist". Cela me fait d'ailleurs bien rire que l'on écrive le pluriel de "poltergeist" avec "s" alors que, s'agissant d'un mot allemand il faudrait écrire : "poltergeister"
Revenons à nos moutons : après l'exorcisme, Éric se dit "possédé". Cela n'a évidemment aucun sens !"

"C'est aussi mon avis, je vous suis : pourquoi un évêque, fut-il gallican ou quoi que ce soit d'autre, aurait-il dû pratiquer le grand rituel de l'exorcisme alors qu'il n'était question "que" de poltergeist ? Et pourquoi, alors que le rituel est supposé "guérir" l'individu, celui-ci devrait-il se prétendre possédé après l'opération, sauf - bien entendu - ce que l'on peut aussi supposer, si celle-ci avait été inefficace ?"

"Tout juste, Sherlock ! Sauf que la possession n'est pas une maladie et que le verbe "guérir" convient donc mal. Disons plutôt qu'il aurait dû être "libéré", ou "dégagé".

"Exact, je me suis mal exprimé, veuillez m’excuser !"

"Or donc, dès le départ, il y a un lézard considérable. Et si Éric avait encore été possédé après l'exorcisme de Mgr Meurant, nous l'aurions remarqué et ce n'est pas le cas !"

"Mais vous savez comme moi que la pire ruse du diable est de faire croire qu'il n'existe pas !"

"Sans doute, cependant vous utilisez ici le terme "diable" de manière un peu déplacée, vous devriez lire mon livre, que j'ai publié à la même maison d'éditions que vous. C'est la bible de la démonologie !

"Je n'en doute pas, permettez-moi cependant de rétorquer que c'est ici le mot "Bible" qui me paraît déplacé !"

(Elle rit) "Avec moi, vous devez vous attendre à ce genre de "lapsus", n'est-ce pas ?"

"Donc, comment en êtes-vous arrivé à la certitude qu’Éric n'était pas possédé ?"

"Alors voilà. Bien sûr, les signes idiopathiques n'étaient pas présents ou au moins très discutables. Il faut avoir vécu des cas réels de possession pour faire la différence. Avez-vous déjà assisté à cela ? Oui, évidemment. Malheureusement, vous n'étiez pas à Arc-Wattripont à ce moment, tandis que moi bien ! Il ne faut pas se laisser impressionner par le côté spectaculaire de l'exorcisme qui n'est, dans le cas présent, qu'un écran de fumée pour les naïfs et qui dessert hélas très mal le sujet. Il a pu soulager certaines tensions internes, sur le plan psychologique, ça je n'en disconviens pas. Mais c'est resté un grand cirque sans rapport réel avec la démonologie. Je poursuis : nous avons tracé un cercle au sol, il ne pouvait théoriquement pas en sortir... Nous avons alors procédé comme de coutume, avec tout le rituel de rigueur, en exhortant le démon à se manifester. Pour cela, il nous fallait son ou ses noms car il aurait pu y avoir plusieurs démons à l'œuvre. Les noms qu'il a fini par nous livrer - vous l'entendrez tout à l'heure - étaient inacceptables et peut-être lui avaient-ils été suggérés par Mgr Meurant..."

"Pourquoi cela ?"

"Mais parce que pour qui connaît les démons, leurs noms, leur histoire et tout ce qui va avec c'est absolument indéfendable, c'est totalement impossible, cela ne correspond à aucune description ni à leurs mœurs ! Prenons un exemple, celui de Moloch, qui a été cité et parfois repris par certains hurluberlus, c'est invraisemblable dans le cas d'une possession ! Moloch réclame des sacrifices humains, du sang. Moloch ne pouvait pas avoir possédé Éric, car il l'aurait tué !"

"D'accord, vous attaquez les choses sous un autre angle, assez significatif, je dois dire. Et donc, pour vous, spécialiste des démons, la possession ne reposait sur aucun fondement, donc l'exorcisme était bidon !"

"Oui, absolument. Mais il faut nuancer : l'exorcisme ne s'imposait pas sur le plan démonologique. Il n'y avait aucune possession. Après, que l'évêque lui-même se soit laissé berner ou qu'il ait éventuellement profité de la situation pour quoi que ce soit, la promotion de son Église par exemple ou que sais-je, ça c'est autre chose. Qu’Éric ait été convaincu ou se soit convaincu qu'il était possédé, voilà qui est bien plus vraisemblable. L'exorcisme était réel, mais il ne reposait sur aucun fondement."

"Voilà qui, selon vous, tuerait dans l'œuf tout aspect surnaturel des choses ?"

"Ah ! Surnaturel ! Surnaturel ! Le surnaturel n'existe pas !"

"Venant de vous, c'est étonnant de vous entendre dire cela !"

"Mais non ! Il y a des explications logiques, mes raisonnements sont très scientifiques, je peux vous le prouver. À chaque fois, il y a des confusions émanant la plupart du temps de l'aspect psychologique des choses, ou bien sûr des canulars et des affabulations, mais il y a aussi amalgame avec des productions parapsychologiques réelles, lesquelles s'expliquent également de manière scientifique, ou sur une base scientifique car se pose le problème de la reproductibilité en laboratoire. Mais forcément, puisque par essence ces phénomènes ne sont pas reproductibles et sont issus de situations exceptionnelles, très particulières."

"Seriez-vous occupée de me dire qu'il ne s'est rien passé d'anormal à Arc-Wattripont ?"

"Attention ! Je n'ai jamais dit cela ! J'ai dit qu'il n'y avait aucune possession démoniaque. Je fais bien le distinguo. Pour moi, je ne conteste pas du tout les phénomènes d'Arc-Wattripont, même s'ils ont fait l'objet d'une exagération médiatique. Il est certain, d'après moi, que des choses anormales se sont bien passées là, pas des choses inexplicables mais des choses encore inexpliquées. Je vais continuer mon récit. Car après nous avoir fait son cinéma, Éric a en effet grogné, il a gesticulé sur sa chaise, etc. et puis il est resté bien sagement assis et cantonné dans son cercle, sans qu'aucun démon ne se soit manifesté ni qu'il nous ait convaincu le moins du monde. Comme le rituel était terminé (sans aucun effet notable), Éric a lancé un objet, un briquet je crois, en tentant de nous faire croire que les phénomènes reprenaient. Mais pas de chance pour lui, nous l'avions remarqué ! Nous n'avons cependant pas relevé la question, nous avons ignoré son manège..."

"Vous m'apportez donc un témoignage de plus selon lequel il ne s'agit que de tricheries !"

"Eh non ! Il y a bien sûr eu de la triche. Cela ne fait aucun doute. Mais ce n'est pas une raison pour impliquer la totalité de l'affaire pour autant. Vous devez savoir comme moi que le désarroi des individus entraîne leur besoin que l'on s'intéresse à eux. Au départ, les phénomènes peuvent être provoqués par la situation conflictuelle, mais par la suite il y a frustration de ce que les phénomènes ne se produisent plus. Un peu comme l'enfant qui constate que son jouet magique ne fonctionne plus. Alors, il fait semblant. Cela brouille considérablement les pistes !"

"Je suis entièrement d'accord avec vous. Cela correspond parfaitement à la littérature disponible sur le sujet et venant de spécialistes reconnus, c'est d'ailleurs aussi parfaitement logique et, je dirais, "humain. Cela dit, que pensez-vous, vous des arguments du journaliste dans l'émission que vous savez ?"

"Tissu de mensonges et compagnie. On trouve toujours un bon bâton pour battre son chien. Mais un point m'a bien fait rire. Notamment lorsque le vieux propriétaire répondait qu'il n'y avait pas tant de spécialistes que ça qui étaient venus. Ah ! C'est un sketch comique ou bien quoi ? Ça ne tient pas debout car il y a bien une sacrée bande qui a défilé chez les D. ! Que tous n'aient pas pu entrer est autre chose. Mais même dans le registre des personnes présentes sur place il y a un point remarquable à signaler : les D. tenaient un livre d'or des personnes qui venaient leur rendre visite suite à cet événement !"

"Quoi ? Un livre d'or ? Vous voulez donc dire qu'il serait possible de dresser une liste exhaustive des personnes concernées, la date à laquelle ils sont venus, avec leurs noms et donc de les dénombrer très exactement ?"

"Parfaitement ! Mais il y a une autre conséquence à laquelle vous ne pensez apparemment pas : comment se fait-il que dans un contexte aussi troublé, les D aient eu la présence d'esprit de tenir un livre d'or ?"

M. Vanbockestal resta un instant bouche bée.

"C'est vrai que ce que vous dites est très interpellant. Mais je vais vous apprendre autre chose : selon l'histoire, telle qu'elle est racontée partout, les phénomènes auraient débuté le 5 janvier 1993, précisément au moment où Éric faisait irruption dans sa famille adoptive. Il n'en fallait pas plus pour que l'on comprenne qu’Éric était l'instigateur de ces mêmes phénomènes ou, puisque les objets semblaient être dirigés vers lui, qu'il en était l'épicentre. Je ne suis pas tout à fait d'accord. Disons qu'il semblait exister un rapport entre les phénomènes et lui, que sa présence aurait aggravé une situation déjà existante. Mais les phénomènes n'ont pas commencé le 5 et le 5 n'est pas non plus le jour où Éric est arrivé dans cette famille !"

"Ah ! Cette fois, c'est bien vous qui en savez plus que moi, mais expliquez-vous donc car cela m'intéresse d'autant que cela change pas mal de choses !"

"Je veux bien croire ! Alors voilà... Les D. ont effectivement appelé les services de secours le 5 janvier 1993, au soir, vers 22h30. La gendarmerie n'a pas été choisie comme force d'intervention préférentielle, en raison d'une quelconque supériorité due, par exemple, à sa formation militaire, mais bien plus simplement parce que, à cette heure, les bureaux de police étaient fermés. Dans ce cas, c'était donc la gendarmerie nationale qui devait intervenir puisqu'elle était opérationnelle 24h/24. Nous avons pu parler aux deux gendarmes qui sont arrivés en premier sur les lieux..."

"Oah! Super ! Et ?"

"L'un d'eux n'a pas désiré s'exprimer car il se disait trop marqué par ce souvenir. Mais je reste en contact étroit avec l'autre qui, lui, n'a fort heureusement pas sa langue dans sa poche et, de plus, se montre très précis et très soigneux dans ses témoignages. Alors, dans son témoignage, j'ai pu noter un point très important. Le voici. Il raconte que son collègue et lui étaient très sceptiques en arrivant sur les lieux. Ni l'un ni l'autre ne croyait aux fantômes et à toute cette sorte de choses. C'est un peu la fleur au fusil qu'ils sont arrivés chez les D. en se disant qu'ils allaient "un peu rire des sornettes qu'on allait leur inventer". Quand Roger D. est venu leur ouvrir, ils ont été surpris de voir qu'il portait un casque de chantier. Vous savez, ce type de casque généralement jaune... Ils se sont dit que ce monsieur devait être un original. Mais par la suite, ils ont compris en entrant dans la maison. Celle-ci était dévastée ! Tant au rez-de-chaussée qu'à l'étage. En voyant cela, ils ont cru à une dispute et ont demandé s'ils s'étaient battus. Mais Roger leur a répondu que ce n'était pas le cas, que cela se produisait tout seul, raison précise pour laquelle il appelait la police. Cependant, il ajoute : "En fait, il y a déjà plusieurs jours que cela dure, mais cette fois les phénomènes sont trop forts et nous ne parvenons plus à gérer cette situation. Nous avons peur !" Comprenez comme moi : s'il y avait plusieurs jours que cela durait, sans doute dans un contexte moins alarmant, on ne peut plus impliquer aussi facilement la présence d’Éric comme vecteur des phénomènes du 5 janvier. Il n'y a plus simultanéité ! Mais il y a encore autre chose : si l'on s'en réfère à l'émission "Controverse" de Baudouin Cartuyvels, c'est le 13 décembre qu’Éric serait arrivé dans la maison et non le 5 janvier de l'année suivante. Cela représente presque un mois de différence ! Dans ces conditions, l'évidence d’Éric comme épicentre n'est plus aussi manifeste. Cela ouvre considérablement le champ des investigations !"

"Aaah ben oui ! Cela change fameusement la donne ! Cependant, il y a quelque chose qui me chiffonne car il me semble qu'il y avait quand même aussi des policiers sur les lieux le premier jour et pas seulement des gendarmes..."

"Et c'est exact ! Les policiers ont été appelés afin de veiller au relogement d’Éric, considéré une fois encore comme épicentre."

"Les gendarmes ne pouvaient donc pas s'en occuper eux-mêmes ?"

"Il s'agit de la gendarmerie nationale, tandis que la police est communale. Du moins en allait-il ainsi à l'époque. Le problème du relogement, envisagé très tôt par des professionnels qui voyaient clair, était donc du ressort de la police locale, sous le commandement du bourgmestre. C'est la raison de la présence de policiers en plus des gendarmes. Cela n'empêche pas que d'autres gendarmes soient venus se joindre aux premiers suite à leur appel au dispatching, qui confirmait les phénomènes ahurissants. Mais ceux-ci sont venus prêter main forte à leurs collègues premiers intervenants moins dans un esprit de "renforts" que par curiosité personnelle et aussi, surtout, parce que les premiers réclamaient des témoins aux phénomènes époustouflants qui se déroulaient devant eux. Sinon, ils étaient persuadés que personne ne les aurait crus et qu'ils seraient passés pour des cinglés !"

"Je vois..."

"Oui, mais là aussi il y a une conséquence et elle n'est pas négligeable non plus... C'est que Monseigneur Meurant a pratiqué son premier exorcisme le 7, soit directement après les deux pics d'intensité des phénomènes des 5 et 6. Je dis "le premier" car cela n'a pas été le seul : il y en a eu trois qui émanaient de son office. Là aussi, le public est passé à côté de vérités, au même titre que le journaliste qui, bien sûr, n'allait pas corriger lui-même ! Essentiellement, le rapport du Patriarcat gallican, en ma possession, indique que l'évêque s'est basé sur le rapport des gendarmes. Cela me renseigne sur le fait qu'il n'a pas pu voir lui-même les phénomènes et qu'il ne pouvait donc pas objectivement considérer les phénomènes éventuellement paranormaux comme signes idiopathiques et encore moins les interpréter comme phénomènes surnaturels, sauf - naturellement - dans l'optique de la seule foi. Sauf éléments nouveaux, cela sent donc l'oignon pour le domaine du surnaturel, vous ne trouvez pas ? "

"C'est mon discours depuis le début, remarquez ! Mais poursuivez car c'est bigrement intéressant !"

"Oui, je tire d'autres conclusions. Notamment le fait que ce sont des gendarmes qui arrivent les premiers sur les lieux. Ça, c'est avéré, c'est sûr et certain. Des gendarmes donc, pas des policiers ! Les policiers viendront bien, la même nuit, mais un peu plus tard et pas dans la même optique, pas tout à fait en tous cas. Quoi qu'il en soit, la direction de l'enquête revient prioritairement aux gendarmes. Or donc, si le garde champêtre que l'on a vu dans l'émission, que nous avons interrogé et qui se montre si critique vis-à-vis de l'authenticité des faits, avait été présent sur les lieux à ce moment, il aurait déjà dû ronger son frein car il n'était qu'un subalterne, agissant en second. J'ai déjà parlé de la guerre des polices, que vous avez connue, et de son impact possible quant à de mauvaises relations. Il n'y avait donc ici rien pour arranger les choses à ses yeux. Mais ce qui devient plus intéressant encore réside dans le fait que, grâce au professeur de physique Giovanni Cosentino, nous connaissons les noms des policiers qui étaient présents et celui du garde champêtre n'y figure pas ! Par conséquent, son témoignage dans l'émission est bel et bien caduc. À ce niveau, tous, policiers comme gendarmes sont clairs et unanimes à ce propos, le garde champêtre en question n'a pas été présent sur les lieux aux moments les plus importants. On ne peut donc guère prendre son témoignage en considération. Or donc, même pour les enquêteurs de 1993, il n'aurait pas servi à grand-chose de l'interroger. Il ne s'agit plus d'une erreur de méthode de leur part. Il n'est plus question de privilégier des témoins au détriment d'autres, qui auraient été sceptiques. Il ne s'agit plus d'une lacune coupable, ni suspecte !"

"Donc, nos éléments se recoupent, au moins au sujet de l'exorcisme et du fait qu'il n'y avait aucune possession. Par conséquent, le surnaturel n'entrait pas, ici, en ligne de compte."

"Très probablement. Je ne me faisais guère d'illusions à ce sujet. Mais il me manque toujours un élément déterminant en dehors de toutes ces lourdes présomptions."

"En attendant, vous aurez toujours l'enregistrement de notre exorcisme".

"Je vous en remercie (il a été écouté sur place, transféré, numérisé et sauvegardé. Cet enregistrement permet lui-même d'apprendre d'autres détails). Mais je voulais vous poser une dernière question pour le moment. Or donc, avec le vôtre, cela fait un total de quatre exorcismes qui ont eu lieu. Même si cela ne reposait sur rien de concret par rapport au surnaturel, cela insinue malgré tout pas mal d'intérêt quant à une affaire à propos de laquelle certains prétendent que strictement rien d'anormal ne se serait passé... (Il rit). Mais comment se fait-il que votre exorcisme n'ait apparemment été mentionné nulle part ?"

"Il a été mentionné, mais cela a été délayé dans les pages des journaux et les D. n'ont jamais accepté de relever notre identité. Vous allez trouver cela dans votre documentation sans problème. Cet anonymat nous arrangeait bien, surtout à l'époque et personne n'avait besoin que l'on complique encore les choses ou que l'on s'en aille imaginer des tas de choses en plus..."

"OK. Autre chose. Nous éliminons peut-être un peu vite le surnaturel sur base des seuls exorcismes et de la possession démoniaque. Est-ce que vous croyez que la sorcellerie aurait pu agir ?"

"Négatif. La sorcellerie est impropre à expliquer les phénomènes d'Arc-Wattripont. Ce n'est pas de cela dont il s'agit. Ni démonologie, ni possession démoniaque, ni sorcellerie et tant qu'on y est, je ne pense pas non plus que l'au-delà soit en cause. De toute façon, je vous l'ai dit tout à l'heure, je ne crois pas au "surnaturel" : le surnaturel n'existe pas. Pas à mes yeux en tous cas."

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