Blitz - all clear
Dernièrement,
nous avons lu le diptyque de Connie Willis (jusque-là parfaitement
inconnue au bataillon, mais il s'agissait d'une lacune...) : Blitz-All
Clear. A notre décharge, la science-fiction ne fait pas vraiment partie
du style de littérature que nous affectionnons le plus. Pourtant, ici,
c'est différent. On s'en doute, le rapport avec la deuxième guerre
mondiale ne pouvait que susciter notre intérêt. Si on y ajoutait une
histoire de machine à remonter le temps... alors... Premières
constatations : Connie Willis est un grand écrivain. Voilà qui est dit !
Bonne plume, sens de l'humour à l'anglaise (pour une américaine), une
faculté certaine à faire digérer allègrement les centaines de pages sans
trop de mal (le diptyque approche les 2000 pages !) et, pour le coup en
tous cas, une tendance aux longueurs (non, ce n'est pas contradictoire :
il y avait des longueurs, mais elles passaient facilement). Et puis,
manifestement : un tout gros travail de documentation. Non, un
gigantesque travail... Nous avons dévoré les deux volumes et avons
regretté d'être arrivés à la fin, c'est tout dire !
Constatations suivantes : évoquer le domaine des voyages temporels est
un exercice auquel se sont livré bien des auteurs auparavant, avec plus
ou moins de succès. Mais ce qui nous a intéressés en l'occurrence réside
dans le thème sous-jacent, celui des incongruités anachroniques ou
paradoxes temporels, grosse pierre d'achoppement du sujet. En tous cas,
les amateurs de coïncidences, de synchronicités et autres bizarreries du
même type seront ravis à la lecture de Blitz et plus encore de "All
Clear". Mais avant d'aller plus loin, il convient de résumer quelque peu
l'histoire afin d'y voir plus clair. Sans déflorer l'intrigue,
disons que nous sommes en 2060 et que, par conséquent, on s'en doute, le
monde a "un peu" changé. Désormais, les étudiants en histoire peuvent
parfaire leurs connaissances grâce aux voyages temporels. C'est ainsi
que Polly, Eileen (alias Merope) et Mike pour ne citer que ces derniers,
sont envoyés à Dunkerque ou à Londres, afin d'y étudier certains
événements tels que les préparatifs du débarquement, Londres sous le
Blitz ou points particuliers : les évacués, les héros, les fusées, etc.
Leur présence dans le passé ne semble pas poser problème vu que les
intéressés sont incapables de modifier le cours de l'histoire. Du moins
est-ce ce que propose une théorie, laquelle connaît ses partisans du
contraire. A ce propos, un professeur s'élève en prévoyant de gros
problèmes aux étudiants - et peut-être beaucoup plus, plus précisément
en raison de l'influence que ceux-ci pourraient induire au cours des
événements. Dans un premier temps, les faits semblent donner raison
au professeur puisque les étudiants remarquent bientôt, à leur plus
grand effroi, que les portes vers leur époque ne s'ouvrent plus : le
retour n'est plus possible ! Les voici naufragés du temps, apparemment
abandonnés dans une époque qui n'est pas la leur, au milieu de mille
dangers auxquels ils ne sont nullement préparés. Mais un danger, parmi
tant d'autres subsiste, tel un tabou : ils ne peuvent en aucune façon
modifier les événements historiques. Oui mais... il semblerait bien que,
justement, ils y arrivent malgré eux ! Sans le faire exprès, au cours de
leur vie de tous les jours ou au milieu d'événements dans lesquels ils
se trouvent involontairement impliqués, ils croient avoir dangereusement
changé les choses et non en bien. Leurs tourments vont jusqu'à leur
faire croire que leurs interventions tout à fait fortuites ont fait
perdre la guerre aux Alliés !
Dès lors, on imagine leur détresse et leurs préoccupations : s'ils ont
bien fait basculer le cours du conflit, comme semblent leur confirmer
certains points (des bâtiments qui sont bombardés et détruits alors
qu'ils ne l'avaient pas étés par exemple) et qu'Hitler a gagné la
partie, alors il y a fort à parier que le futur a été très différent
(l'accord des temps devient ici assez farfelu, mais c'est dans le
contexte...), que la machine temporelle n'a jamais été inventée, ou pas
par les mêmes ni au même endroit, etc. et ceci explique peut-être le
pourquoi de leur impossibilité de retour, du moins dans l'immédiat. Bon.
Voilà déjà un point de dégagé. Ce n'était pas le plus simple, mais pas
non plus le plus compliqué... Une autre théorie germe dans les
cerveaux des naufragés, laquelle semble également se confirmer : au lieu
d'avoir fait perdre la guerre aux Alliés, les héros de l'histoire
auraient bien pu faire en sorte qu'ils l'aient gagnée. Les modifications
par eux apportées au continuum espace-temps auraient engendré un
paradoxe au cours duquel dans un premier temps Hitler aurait
effectivement gagné mais où le voyage des historiens aurait permis de
refaire basculer la balance. Cependant, cela impliquait qu'une suite
d'événements se déroulent jusqu'à leur accomplissement final, raison
pour laquelle la porte du futur ne pouvait s'ouvrir avant... Oui, cela
devient compliqué, mais quand on y réfléchit bien, ce n'est pas stupide.
Toutefois, il se présente quelques "hics" qui se devaient d'être
présentés... Réfléchissons. Alors que l'histoire commence, nous
sommes dans le scénario normal : les Alliés ont gagné la guerre, la
machine temporelle a été inventée et en 2060 des historiens partent dans
le passé (pas seulement la guerre 39-45, mais aussi les croisades,
l'époque victorienne, etc.) Là, ils s'aperçoivent que leurs
interventions auraient pu modifier le cours de l'histoire en faisant
gagner la guerre aux Allemands. Après tout, ce n'est pas impossible
puisque, en de multiples occasions, il s'en est fallu d'un fifrelin pour
que tout de déroule très différemment. Ce sont les fameux "si"... Par
exemple si une erreur d'orientation de bombardiers de la Luftwaffe
n'avait pas provoqué un bombardement intempestif de Londres, il n'y
aurait pas eu de réplique anglaise sur Berlin et celle-ci n'aurait pas
provoqué la colère d'Hitler pour le décider à procéder au Blitz
(bombardement de Londres, Coventry, etc.) le détournant alors de ses
objectifs militaires alors que la RAF était à bout de souffle. De même,
si les Allemands avaient vu un peu plus clair et bombardé du côté de
Southampton, le débarquement n'aurait peut-être pas eu lieu et on
imagine la suite. D'ailleurs, il aurait suffit - à condition que le
problème du carburant ait pu être résolu - qu'Hitler n'attaque pas
l'URSS pour que tout ait été très différent. Mais là aussi on s'en
doute. Contrairement à ce qui était dit au début, est-ce que la
présence des historiens en dehors de leur époque avait une chance de
modifier le cours de l'histoire ? Parbleu, nous avons envie de rugir que
oui ! Cela semble tellement évident que l'on se demande comment on a pu
partir du postulat inverse ! Nous nous trouvons effectivement bien dans
un système chaotique dans lequel tout élément est susceptible
d'influencer les autres et dans lequel même les "bonnes actions" peuvent
avoir des conséquences néfastes (et vice versa, et c'est là qu'on a
envie de dire : pas d'accord !) Un exemple simple : un seul des
historiens ouvre un rideau de black-out et voilà l'orientation complète
d'un bombardement qui s'en trouve modifiée avec des conséquences
éventuellement désastreuses (OK : il est rare qu'un bombardement
entraîne une cascade de festivités réjouissantes, d'accord pour l'humour
- mais l'exemple par Southampton est plus parlant. En outre, le seul
décès d'un élément clé, par exemple Turing ou Westbrook (All Clear)
aurait pu être déterminant.
Donc, ils auraient en effet pu faire perdre la guerre. Mais auraient-ils
pu la faire gagner ?
Oui, certainement, pour les mêmes raisons, avec la même logique. Cela
apparaît d'ailleurs très clairement dans le livre.
Alors le scénario est possible et très paradoxal ? N'allons pas trop
vite ! Car si on admet un déroulement malheureux, alors Hitler a gagné.
Les conséquences sont énormes, néfastes et risquent en effet d'aboutir à
un paradoxe infernal. Mais, en principe, il ne peut pas se produire
puisqu'alors les historiens n'auraient pas pu arriver pendant cette
guerre ni exercer leur influence. Si tel a pourtant été le cas, on en
revient au deuxième théorème : il faudrait que d'autres événements aient
refait basculer la balance pour que l'on puisse rétablir la situation de
départ, seule plausible. Il ne s'agit même pas d'une annulation car il
n'y a pas d'équivalences possibles, sauf hasard miraculeux, en plus !
Bref : on est dans un nœud ! Le temps (et l'histoire qui va avec)
pourrait-il, le cas échéant, subir de telles distorsions spectaculaires
avec des effets aussi inimaginables ? Ici, nous devons bien admettre
qu'il ne nous est pas possible de trancher. Notre paradigme actuel
penche nettement pour une réponse négative, mais les avancées quantiques
laissent subodorer le contraire. Nous préférons ne pas nous lancer dans
cette perspective où le monde basculerait dans l'univers d'un autre
futur possible, lequel existerait potentiellement en parallèle
(notamment et par exemple via le principe de l'univers en expansion et
la multiplicité complexe des réalités dimensionnelles). La seule chose
qui semble acquise réside dans le fait que des causes infimes peuvent
avoir des conséquences redoutables en bout de course, que leur influence
est toutefois généralement subordonnée à leur contexte mais que nous
pouvons difficilement avoir conscience de l'importance éventuelle d'un
contexte donné même lorsque ce dernier semble parfaitement anodin... et
que tout cela est bien compliqué !
Par contre, dans le deuxième théorème, il nous semble que la correction
"automatique" de l'histoire par le continuum impliquerait sinon une
implication arbitraire (de type juge et partie) du moins une forme de
"conscience" dudit continuum. Une telle conscience se devrait alors de
nous être expliquée dans ses paramètres et elle nous paraît sinon
farfelue du moins difficile à avaler...
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