Pourquoi la parapsychologie
peine à être reconnue
par les instances officielles
Depuis que l’humanité a constaté que
la nuit tombait et que les ombres s’allongeaient, une certitude nous
habite : il se passe décidément des choses bizarres derrière le buffet.
Qu’on l’appelle fantôme, télépathie, lévitation ou prémonition, le
paranormal s'obstine à hanter nos conversations, nos productions
cinématographiques et nos esprits, tout en se faisant systématiquement
claquer la porte au nez par les académies des sciences. Ce divorce
consommé entre le mystère et l'institution ne relève pas d'un simple
complot de mandarins en blouse blanche jaloux de ne pas avoir trouvé de
fantôme dans leur microscope, mais d'une incompatibilité neurochimique
et méthodologique profonde entre la nature même de la science et
l'essence volatile de l'insolite.
Pour qu’une discipline obtienne ses lettres de noblesse scientifique,
elle doit se soumettre à un triptyque féroce : l’observation,
l’expérimentation et, par-dessus tout, la reproductibilité. C’est ici
que le bât blesse avec une régularité presque comique. La science exige
qu'une expérience réussie le lundi matin dans un laboratoire pluvieux de
Glasgow puisse être répétée le jeudi après-midi sous le soleil de
Toulouse avec exactement le même résultat. Or, le paranormal souffre
d'une timidité maladive devant les protocoles stricts. C'est le fameux «
effet déclin » bien connu des parapsychologues : un sujet
particulièrement doué pour deviner les cartes de Zener va enchaîner les
réussites insolentes tant que l'ambiance est amicale et le café chaud,
mais dès qu'un sceptique en cravate entre dans la pièce avec un
chronomètre et un double aveugle, les pouvoirs s'évanouissent comme
neige au soleil. Le paranormal exige la foi ou, du moins, un alignement
d'astres émotionnels, là où la science exige des faits froids, constants
et indifférents à l'humeur de l'opérateur. Un électron ne fait pas la
tête parce qu'on le regarde de travers; un esprit frappeur, si.
Ladite science perd lamentablement de
vue que les individus supposés disposer de pouvoirs parapsychologiques
sont avant tout des êtres humains, faillibles (les sceptiques ne s'en
rappellent que lorsqu'il est question de juger de témoignages), que
disposer de pouvoirs étranges n'est déjà pas forcément si courant, il
faudrait - en plus - que les pouvoirs en question soient permanents et
reproductibles à souhait. La science ne s'accommode pas de pics
d'intensité aux fréquences aléatoires, il vous faut être superman de a à
z. Yaka !
Au-delà de cette volatilité expérimentale, le paranormal souffre d'un
immense déficit théorique que l’on pourrait résumer par l'absence de
mode d'emploi. En science, constater un phénomène étrange n'est que le
début du travail. Il faut ensuite expliquer le « comment » et le «
pourquoi » en le rattachant aux lois fondamentales de la physique. Si
vous prétendez déplacer une petite cuillère par la seule force de votre
pensée, la physique moderne vous attend au tournant avec une série de
questions fort indiscrètes. Par quelle force cette énergie est-elle
transmise ? S'agit-il d'ondes électromagnétiques ? Si oui, pourquoi le
crâne du sujet ne frit-il pas comme un pop-corn dans un micro-ondes ?
S'il s'agit d'une nouvelle interaction fondamentale, comment se fait-il
qu'aucun accélérateur de particules ne l'ait jamais croisée ? Faute de
pouvoir proposer un mécanisme physique plausible, la parapsychologie se
retrouve dans la position d'un prestidigitateur qui refuse de montrer le
double fond de son chapeau, condamnée à n'être qu'une collection
d'anecdotes fascinantes mais inexplicables.
Cette absence de cadre théorique se heurte également à un principe
philosophique cher aux scientifiques : le rasoir d'Ockham. Ce précepte
stipule que face à un phénomène, l'explication la plus simple, celle qui
réclame le moins d'hypothèses extraordinaires, est presque toujours la
meilleure. Prenons le cas d'une maison où les portes claquent et où les
parquets grincent à minuit pile. Pour un chasseur de fantômes,
l'explication implique la survivance de l'âme d'un templier du douzième
siècle, sa capacité à interagir avec la matière malgré son absence de
muscles, et une fâcheuse tendance à l'insomnie. Pour un physicien
rigide, l'explication implique des courants d'air et la dilatation
thermique du bois thermorégulé. Face à ce duel, l'institution
scientifique choisira toujours le bois qui travaille, tout simplement
parce que le bois existe de manière avérée, alors que le templier
ectoplasmique reste à prouver. Le paranormal souffre ainsi d'une
fâcheuse tendance à inventer des univers entiers pour expliquer ce
qu'une simple illusion d'optique ou un biais cognitif suffit amplement à
justifier. On ne se formalisera donc pas davantage que les courants
d'air et la dilatation du bois thermorégulé se produisent à minuit pile,
cela figurera au rang des coïncidences même si elles se produisent tous
les jours (ou plutôt toutes les nuits) vu que cela se fera en dehors du
cadre strict des laboratoires zététiques et vu que ceux-ci seront fermés
la nuit. Les fantômes n'ont qu'à changer de plage horaire...
Il serait injuste de nier que des tentatives sérieuses ont été menées
pour institutionnaliser ces recherches. Des laboratoires de
parapsychologie ont vu le jour dans de prestigieuses universités, de
Duke à Édimbourg, armés de cages de Faraday, d'ordinateurs de pointe et
de statistiques rigoureuses. Pourtant, le bilan reste désespérément
flou. Les résultats positifs, quand ils existent, se situent souvent à
la marge infime de l'anomalie statistique. On découvre par exemple qu'un
sujet devine la bonne carte dans 21 % des cas au lieu des 20 % prévus
par le simple hasard. Si l'écart est statistiquement significatif sur
des milliers d'essais, il est insuffisant pour bâtir une science, et
ressemble trop souvent aux impuretés d'un protocole expérimental qui
aurait laissé filtrer un infime indice visuel ou auditif. La science
officielle n'aime pas le bruit de fond ; elle cherche des signaux
clairs. Or, le paranormal ne murmure qu'à l'oreille de ceux qui veulent
bien l'entendre. Cependant, il faut aussi signaler toutes ces
occurrences où de "petits" poltergeists ne sont pas signalés aux forces
de l'ordre précisément en raison de leur modestie, où les gros sont
classés verticalement par souci de facilité ou "d'oubli accidentel" et
où des cas monstrueux sont ridiculisés par une équipe de télévision sous
le fallacieux prétexte d'une pré-orientation négative, un journaliste
chanceux et médisant osant le mensonge grotesque à diffuser à toute la
francophonie, sans remords... Dans ces conditions, les statistiques
n'ont évidemment qu'à bien se tenir !
Enfin, le paranormal souffre d'un problème de voisinage sociologique qui
nuit gravement à sa crédibilité. Dans les couloirs de l'insolite, les
chercheurs sincères et méthodiques croisent inévitablement les marchands
d'horoscopes, les gourous de foire, les chasseurs de soucoupes volantes
en carton et les charlatans de tout poil. Cette faune pittoresque mais
scientifiquement toxique jette un discrédit permanent sur l'ensemble du
domaine. Pour une institution académique, ouvrir la porte à la
télépathie, c'est prendre le risque de voir débarquer le lendemain des
experts en communication avec les dauphins de l'Atlantide. Par un
réflexe de conservation bien compréhensible, l'université préfère donc
maintenir la citadelle fermée, protégeant ses budgets et sa réputation
contre l'invasion des forces de l'esprit. Le paranormal reste alors ce
qu'il a toujours été : une magnifique machine à raconter des histoires,
un miroir de nos espoirs et de nos terreurs nocturnes, mais un bien
piètre sujet d'étude pour les amateurs d'équations et de faits
reproductibles. Tant que les fantômes refuseront de prendre leur carte
de chercheur au CNRS, ils devront se contenter de faire trembler les
guéridons dans le noir. Mais on remarquera aussi que de véritables
génies, tels que Jean-Pierre Petit, se feront dézinguer par leur
institution dès qu'ils aborderont des sujets hors des sentiers battus,
même si leur institution est justement le CNRS. On trouvera toujours des
bonnes raisons et de bons bâtons pour écarter les "chiens" qui verront
trop juste ou trop vite. On nous a déjà fait le coup, jadis, en
prétendant que les pierres ne pouvaient pas tomber du ciel et que la
Terre, créature de Dieu, ne pouvait évidemment pas tourner autour du
soleil. Certains ont même prétendu que des véhicules automoteurs ne
pourraient pas dépasser les 30 km/h car l'homme ne pourrait pas
supporter cette vitesse. Et moi qui suis devant le clavier je ne peux
que me rappeler qu'étant gosse on nous a expliqué qu'il nous faudrait
oublier tout ce que l'on nous avait enseigné en chimie quant à la
théorie atomique car, "tout compte fait", les choses ne se passaient pas
comme on nous l'avait enseigné. Pourtant, la science a toujours conservé
son aura de supériorité intellectuelle et de validité indiscutable. Et
je ne parle même pas de physique quantique, celle qui martyrise les
chats...
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