Voyages
extraordinaires : Jules Verne
Curiosités, vérités et mensonges sur Jules Verne
Jules Verne, comme nous l'avons déjà signalé, est le plus souvent mal connu. On l'assimile volontiers, hâtivement, à un conteur pour enfants. Cela lui a d'ailleurs valu de ne pas figurer à l'Académie française ce qui, quelque part, apparaît un peu comme un non-sens.
Il y a énormément de facettes cachées à propos de Jules Verne : son admiration pour Poe, Dickens, Dumas, Scott, Wells, son attirance pour le théâtre (Jules Verne écrivait avant tout pour le théâtre !) mais ses pièces n'eurent guère de succès, du moins pas assez que pour lui permettre de vivre.
Par ailleurs, le succès de l'un de ses premiers romans,
"Cinq semaines en ballon", notamment; son amitié pour Hetzel, et toute une série de faits l'incitèrent à continuer dans cette branche (il faut d'ailleurs signaler que Jules Verne était lié à Hetzel par un contrat qui l'obligeait à sortir deux livres par an !)
Voyons un peu ce qu'il en est, de toutes ces rumeurs, fausses vérités et vrais mensonges !
Au chapitre des romans, si l'on ose dire,
"Un prêtre en 1835" fut un roman de jeunesse qui resta inachevé. Il a été publié sous le titre
"Un prêtre en 1839". Disons d'ailleurs tout de suite qu'il existe bon nombre d'oeuvres de Jules Verne qui ont été mises à toutes les sauces, par son fils Michel entre autres, des essais, des versions originales et modifiées, qui sont probablement encore en circulation (dans de vieux greniers, chez des brocanteurs ou antiquaires) et qui doivent valoir leur pesant d'or !
"Jédédias Jamet" ou "L'Histoire d'une succession" (1847) est aussi un roman de jeunesse resté inachevé. Seuls les trois premiers chapitres ont été écrits, mais le canevas joint au manuscrit nous permet de nous faire une idée sur l'histoire : Jédédias Jamet apprend le décès de l'oncle de sa femme, un riche négociant, et doit partir à la recherche du frère du défunt, ce qui mènera le cupide héros à Rotterdam et en Amérique.
Très tôt, on remarque l'attirance de Jules Verne pour l'Amérique (du Nord) et principalement les
États-Unis d'Amérique qui, pour lui, symbolisent le futur, aussi bien socialement [(les Américains sont toujours gentils, à l'exception d'un seul de ses romans qui présente deux "méchants Américains" dans "Le volcan d'or" (remanié d'ailleurs par son fils). Les USA constituent chez lui une muse d'inspiration pour ses envolées visionnaires et son anticipation scientifique ("De la Terre à la lune", "les 500 millions de la Bégum", "journée d'un journaliste américain en 2889", etc...)]
On peut facilement le
qualifier de "visionnaire".
Il est incontestable que de nombreuses oeuvres de J.V. lui ont été inspirées par ses propres voyages, les exemples ne manquent pas. On remarque toutefois à ce sujet une contradiction dans presque toutes les biographies que l'on puisse trouver sur le Net et ailleurs: on présente son escapade pour les Indes comme une fugue et l'on insiste sur la sévérité paternelle alors que le soi-disant fugueur voulait rapporter un collier de corail à sa soeur. Rattrapé par son père à Paimboeuf, il aurait alors dit : "Je ne voyagerai plus qu'en rêve".
Peut-être en avait-il effectivement bien l'intention, mais ce ne fut pas ce qui se passa, loin s'en faut !
"Voyage à reculons en Angleterre et en Écosse" (1859) est un titre assez curieux qui en atteste.
Le titre original de ce roman est d'ailleurs "Voyage en Angleterre et en Écosse". Le manuscrit de ce roman inédit, qu'Hetzel avait refusé de publier en 1862, a été retrouvé dans les archives de la Ville de Nantes. Il s'agit en fait d'un récit de voyage dans lequel l'action et le côté scientifique manquent, mais où il y a de l'humour et de l'ironie. Plusieurs pensent que ce roman raconte le voyage de Verne aux mêmes endroits, en 1859. C'est le premier roman "écossais" de Verne, avec
"Le Rayon Vert" et
"Les Indes noires". Là encore, Verne peut démontrer toute son admiration pour l'écrivain Walter Scott.
Jacques et Jonathan, deux Parisiens, veulent visiter l'Angleterre et l'Écosse. Le chemin pour s'y rendre sera long, car ils devront transiter par Nantes et Bordeaux, d'où le qualificatif "à reculons".
"Paris au XXe siècle" (1860) est un exemple des "choses occultes" qui concernèrent l'écrivain.
Ce roman se passe à Paris, en 1960. La Technique et la Finance ont pris le contrôle, au détriment des Arts et de la Culture. Les artistes et les intellectuels sont d'inutiles bouches à nourrir. Michel Dufrénoy est un artiste intellectuel et doit faire son chemin dans cette société qui ne veut pas de lui et de ses semblables.
Verne fait une critique de la société française du milieu du 19e siècle et la transpose cent ans plus tard. Pour bien apprécier, il faut bien sûr connaître la France de 1860, d'où l'importance de se procurer une édition avec des explications visant à faciliter la lecture et la compréhension. On avait aucune trace de ce volume, sauf quelques indices, comme par exemple la lettre par laquelle l'éditeur Hetzel expliquait à Verne son refus de publier ce roman. Les spécialistes de Verne en venaient même à se demander si ce livre avait vraiment existé. Ce n'est que bien des années après la mort de Verne que son arrière-petit-fils retrouva le manuscrit dans son coffre-fort.
Il est intéressant aussi de se pencher sur
"L'Oncle Robinson" (1861).
Ce roman raconte comment la famille Clifton et le franco-américain Flip échouent sur une île déserte. Contrairement au Robinson Suisse de Wyss, ils sont totalement dépourvus d'objets matériels et n'ont que leur intelligence et leur débrouillardise.
Il s'agit d'un roman inédit et inachevé, car refusé par Hetzel vers 1870. Verne l'a plus tard utilisé pour rédiger la première partie de
L'Île mystérieuse. N'oublions pas aussi
"L'École des Robinsons".
"Le Comte de Chanteleine" (1862) ne figure généralement pas dans les bibliographies, même les mieux tenues. Il s'agit d'un roman politique qui se passe pendant la Guerre de Vendée (1793-1796), une insurrection anti-révolutionnaire.
Nous en venons à un titre qui devrait intéresser les habitués de
New Belgaria:
"Aventures de trois Russes et de trois Anglais dans l'Afrique australe" (1870).
Afrique du Sud, 1854 : trois savants russes et trois savants anglais ont pour mission de mesurer un arc de méridien. Si une amitié profonde unit William Emery et Michel Zorn, une grande rivalité sépare Mathieu Strux et le colonel Everest, co-dirigeants de la mission anglo-russe. Une mauvaise nouvelle vient cependant agrandir le précipice entre eux : le déclenchement de la Guerre de Crimée, opposant notamment la France et l'Angleterre à la Russie. Pour survivre, ils devront s'unir. Verne fait dire au colonel Everest, à la fin du chapitre 18 : "(...) ici, il n'y a plus ni Russes, ni Anglais ! Il n'y a que des Européens unis pour se défendre !" Réussiront-ils leur opération de triangulation ? Telle est l'intrigue de ce roman qui nous fait marcher sur les traces du docteur David Livingstone.
Dans un contexte des plus difficiles, Jules Verne nous démontre encore son caractère visionnaire et pacifique, des idées de rapprochement et/ou d'élargissement avant la date.
Voir aussi :
Michel Strogoff
"L'épave du Cynthia" (1884) est un livre à placer en marge dans la bibliographie de l'auteur :
Erik Hersebom est un jeune norvégien doté d'une remarquable intelligence. Il y a cependant quelque chose qui cloche en lui : il n'a pas du tout les traits physiques caractéristiques des peuples slaves. Il a toute l'apparence d'un celte. Le docteur Schwaryencrona le prend sous son aile et finit par découvrir qu'Erik a été adopté par une famille de pêcheurs norvégiens, après avoir été sauvé du naufrage du Cynthia alors qu'il n'avait que quelques mois. Avec la bénédiction de sa famille adoptive et avec l'aide du docteur Schwaryencrona, il entreprend de découvrir le secret de ses origines. Ce sera l'occasion pour lui de devenir le premier à réussir un voyage circumpolaire.
Ce roman n'est pas réellement de Jules Verne : l'auteur original est André Laurie (Paschal Grousset), modeste écrivain dont l'oeuvre est généralement dénuée d'intérêt littéraire. Jules Verne a réécrit l'histoire imaginée par Laurie, lui ajoutant son style bien à lui, mais Laurie a pu co-signer l'oeuvre, contrairement à deux autres romans que Verne a signés seul,
"L'Étoile du Sud" et
"Les 500 millions de la Bégum".
Étant le fruit d'une collaboration, L'épave du Cynthia est hors série et ne fait pas partie des Voyages extraordinaires.
Un drame en Livonie (1893, revu en 1903) mérite également toute notre attention. Il s'agit en effet de l'histoire d'une erreur judiciaire survenue dans les pays baltes.
Le professeur Dimitri Nicolef est accusé du meurtre du caissier des frères Johausen, riches banquiers d'origine allemande qui détiennent une grosse créance contre Nicolef, d'origine slave. Toutes les apparences sont contre le pauvre Nicolef. Seuls ses amis et les membres de sa famille doutent de sa culpabilité.
Ce qui n'arrange rien, c'est que les frères Johausen sont les ennemis politiques de Nicolef, lequel est retrouvé mort à la suite de ce qui semble être un suicide, ce qui constitue un aveu. Or, quelques temps après, le véritable meurtrier, mourant, avoue ses crimes : les meurtres du caissier Poch et de Nicolef.
Ce livre a été écrit pendant la célèbre affaire Dreyfus, affaire judiciaire très délicate, mais ne fut publié qu'en 1904. D'après Jean-Jules Verne, "ce récit comporte une autre démonstration; celle de l'acharnement mis par un clan politique à perdre ses adversaires".
Le livre
"Les Frères Kip" (Hollande) porte aussi sur les conséquences d'une erreur judiciaire.
Et voici à présent une autre facette remarquable concernant Jules Verne : "Le Sphinx des Glaces" (1895)
Notre ami Jules va loin cette fois-ci : il compose une suite à un roman d'un autre auteur, l'Américain Edgar Allan Poe. Et quelle suite ! Jeorling, le narrateur, a lu et relu Les aventures de Gordon Pym et, naturellement, il est persuadé qu'il ne s'agit que d'une fiction issue de l'imagination de Poe. Mais il ira de découvertes en découvertes et d'étonnements en étonnements !
Citons ici Jules Verne, dans une note à Hetzel :
J'ai pris pour point de départ un des plus étranges romans d'Edgar Poe, Les aventures de Gordon Pym, qu'il ne sera point nécessaire d'avoir lu. J'ai profité de tout ce que Poe avait laissé d'inachevé et du mystère qui enveloppe certains de ses personnages. Une idée très heureuse m'est venue, c'est qu'un de mes héros, qui croyait comme tout le monde que le roman était une fiction, se trouve face à face avec une réalité (...)
Retour pour les îles avec
"Seconde patrie" (1896) - attention à certaines erreurs qui font lire le titre
"seconde partie" ! Il s'agit, dans ce cas aussi, d'une suite au roman de Johann David Wyss, Le Robinson suisse.
"En Magellanie" (1897-1898) personne ne connaît ce titre ! Vous allez savoir pourquoi...
Ce roman a été écrit par Jules Verne, mais ne fut publié que quatre ans après sa mort, soit en 1909, sous le titre
"Les naufragés du Jonathan" après avoir été largement modifié par son fils Michel, qui a supprimé plusieurs chapitres et en a ajouté d'autres.
Imaginez la situation : vous êtes un anarchiste misanthrope jusqu'au plus profond de votre âme et vous vivez reclus sur une île. Un jour, un navire échoue et vous en sauvez les nombreux passagers et membres d'équipage, lesquels s'installent sur votre île et vous reconnaissent comme leur chef. Contre votre gré, vous édictez des lois, construisez une prison, donnez des ordres, etc. C'est ce que doit vivre le Kaw-Djer, un mystérieux personnage offrant quelques ressemblances avec le Capitaine Némo.
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