Centre d'Études et de Recherches

sur les Phénomènes Inexpliqués

Chupacabra


Le Chupacabra, littéralement le « suceur de chèvres », appartient à cette faune singulière qui n'existe que dans le regard de ceux qui ont eu très peur, très tard, au fond des campagnes. Né au milieu des années quatre-vingt-dix sous le soleil de Porto Rico, ce vampire moderne a su conquérir les imaginaires avec la rapidité d'un virus informatique, s'imposant comme la première grande légende urbaine de l'ère d'Internet. Tout commença par de macabres découvertes : des troupeaux de chèvres et d'animaux domestiques retrouvés vidés de leur sang par de nettes incisions circulaires au niveau du cou.
Rapidement, le suspect idéal prit corps à travers le témoignage de Madelyn Tolentino, qui décrivit une créature digne des meilleures productions de science-fiction hollywoodiennes. Le premier Chupacabra officiel était un être bipède, haut d'un mètre environ, arborant des yeux de mouche géants, une peau squameuse capable de changer de couleur et une rangée d'épines dorsales rappelant le dos d'un stégosaure. Un portrait-robot si précis et exotique qu'il aurait presque pu faire office de CV pour un rôle d'extraterrestre, d'autant que le film La Mutante venait tout juste de sortir sur les écrans locaux, imprimant sans doute sa pellicule dans l'inconscient collectif du témoin.

Cependant, à mesure que la rumeur franchissait les frontières pour s'installer solidement au Mexique puis dans le sud des États-Unis, la créature subit une brutale métamorphose morphologique, abandonnant ses apparats de martien pour adopter une allure beaucoup plus terrestre et quadrupède. Le Chupacabra texan devint ainsi une sorte de canidé chauve, émacié, à la peau grisâtre et parcheminée, doté d'une dentition proéminente propice à toutes les terreurs nocturnes. C'est précisément à ce carrefour géographique et biologique que la science décida d'interrompre le mythe pour y disséquer la réalité.  Mais personne ne semble s'être interrogé quant à cette métamorphose, personne n'a envisagé, semble-t-il, qu'il pouvait s'agir de "bestiaux" différents.  Y en a-t-il eu pour réfléchir à des concepts tels que le camouflage ufologique, l'apparence des démons, etc.  Bien sûr, il s'agit là de possibilités qui font office de références circulaires qui ne font que déplacer le problème en faveur d'idées très controversées.  Certes, mais encore fallait-il y penser.  Soit ! Des analyses ADN furent menées sur plusieurs cadavres de ces mystérieuses « bêtes de la nuit » abattues par des fermiers perplexes. Le verdict des biologistes tomba avec la froideur d'un scalpel : les redoutables monstres assoiffés de sang n'étaient en vérité que d'infortunés coyotes, chiens ou renards atteints d'une forme particulièrement aiguë de gale sarcoptique. Cette affection parasitaire, causée par des acariens qui creusent de microscopiques galeries sous l'épiderme, provoque une perte totale de poils, un épaississement de la peau et une modification spectaculaire des traits de l'animal. Affaiblis, incapables de chasser leurs proies sauvages habituelles à cause de leur condition physique déplorable, ces canidés misérables se rabattaient logiquement sur les proies les plus faciles et les moins véloces à leur disposition : le bétail parqué dans les fermes. Quant au prétendu vampirisme clinique qui laissait les carcasses exsangues, il relève davantage de l'exagération narrative et de la décomposition naturelle, le sang coagulant rapidement après la mort dans les parties inférieures du corps, ce qui donne l'illusion d'un drainage total à quiconque inspecte la victime avec une lampe torche et une imagination fertile. (C'est l'explication qui a été émise à propos des mutilations de bétail et l'on comprend dès lors que certains soient restés dubitatifs).

Malgré les conclusions implacables de la microscopie et de la génétique, le Chupacabra refuse de mourir, car les monstres ont une fonction sociale bien trop précieuse pour s'effacer devant un simple acarien. En incarnant les angoisses des communautés rurales face aux crises économiques, aux changements environnementaux ou à la peur de l'inconnu, cette chimère remplit le rôle séculaire du grand méchant loup des contes d'autrefois. Le suceur de chèvres a réussi le tour de force de l'évolution ultime : passer de la zoologie fantastique à la culture populaire, s'affichant désormais sur des t-shirts, dans des séries télévisées et des jeux vidéo. La créature a perdu de sa superbe terrifiante pour devenir une mascotte presque affectueuse, prouvant au passage que la poésie du bizarre survit toujours, même lorsque la science démontre qu'un redoutable prédateur extraterrestre n'est finalement qu'un pauvre renard qui aurait désespérément eu besoin d'un bon shampoing vétérinaire.  Et comme d'habitude cette vérité scientifique restera en vigueur jusqu'à preuve du contraire.  Quand on découvrira un abominable homme des neiges, un chupacabra ou un extraterrestre, reptilien ou insectoïde, les flics lui demanderont ses papiers...

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