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Dans la vie courante, je suis chauffeur de bus (maintenant retraité). Oui, je sais, personne
n'est parfait !
De la réalité très concrète de la route au surnaturel, il y a un monde
de différence. D'un côté tout est régenté par des règles très
strictes, un appareillage électronique assez sophistiqué, un règlement
qui laisse peu de place à la fantaisie, j'ajoute à cela toute la
conscience professionnelle qui s'impose, de l'autre cela semble le "flou
artistique" le plus complet.
Les fantômes ? Balivernes ! Histoires de bonnes
femmes ! Si je devais raconter l'histoire qui suit à mes
collègues, je passerais au mieux pour un farfelu (ce qui est
pourtant loin d'être le cas, j'aime la plaisanterie, mais il ne
faut pas pousser bobonne !), au pis on me ferait souffler illico
dans l'éthylomètre, ce qui serait tout à fait vain car je
respecte mon travail, mes clients et leur sécurité, je tiens à
ma réputation et à mon boulot.
NB: Si vous
vous intéressez thématiquement aux fantômes que l'on rencontre
sur les routes, veuillez consulter notre dossier sur
les
dames blanches.
J'ai déjà été
confronté à pas mal de choses surprenantes mais je ne
m'attendais pas à celle que je vais à présent vous exposer. En
guise de préliminaire, je dirais que d'une manière générale on
s'imagine beaucoup de choses à propos des fantômes et que l'on
est souvent très loin de la réalité.
Ainsi, pendant
longtemps on a voulu que les fantômes soient représentés revêtus
d'un linceul blanc percé de deux trous à la place des yeux, avec
chaînes et boulets et poussant des "hou... hou..." (et pourquoi
pas "Let's all chant", tant qu'on y est ?) Aujourd'hui, on adopte
des descriptions plus subtiles qui dénotent une heureuse
évolution dans l'étude des phénomènes. On évoque éventuellement
une certaine transparence, ou translucidité, un flou, plus ou
moins humain.
Mais là aussi
on est parfois dans l'erreur car il ne faudrait pas s'imaginer
que les humains détiennent le monopole des fantômes. On en a
observé, en de nombreuses occurrences, de chiens ou de chats
(cf.
le Ram Inn), de chevaux (voir
"maison
hantée en France",
l'affaire du château de
Rhode-Saint-Pierre) et il est possible que d'autres
animaux aient leur alter ego sous la forme de fantômes.
Tout ceci pour dire que lesdits fantômes n'ont pas fini de nous étonner et de
se manifester de manière totalement inattendue.
Mon témoignage vous fera remarquer
que l'apparence des fantômes peut être très différente de ce que
l'on imagine mais aussi qu'on ne les trouve pas non plus
exclusivement dans les vieux châteaux ou les anciennes bâtisses
délabrées...
Mon histoire se passe dans le cadre de mes anciennes activités professionnelles et donc en
dehors de toute investigation particulière du CERPI, c'est-à-dire de manière purement fortuite.
Pour la bonne compréhension de l'histoire, il est inévitable que j'utilise
certains termes techniques spécifiques à la profession et je prendrai donc la peine de les expliquer entre parenthèses. Ces
éléments sont utiles pour déterminer l'authenticité de l'observation. Voici l'histoire.
Ce jour là, j'assurais le remplacement d'un collègue malade. Il s'agissait
des lignes 7 et 9.
J'effectue un service matinal et ma prestation commence fort tôt, il fait encore noir. Je pars du dépôt en
"HLP = haut-le-pied" (c'est-à-dire "à vide", il est d'ailleurs strictement interdit d'embarquer qui que ce soit à l'exception d'un éventuel contrôleur ou membre du personnel mais ce jour là je suis effectivement seul. Le procédé consiste à faire partir le bus d'un endroit qui n'est pas forcément à proximité immédiate du dépôt. Certains partent de la ville de Mons mais d'autres, comme le mien, circulent en sens inverse car il est évident que les voyageurs peuvent circuler dans les deux sens).
Je me rends donc à mon terminus de départ, situé à Hornu. Là, il n'y a strictement personne, comme cela arrive souvent vu l'heure très matinale. L'ensemble du "voyage" (trajet de bus d'un point A à un point B, ou si vous préférez du terminus départ au terminus d'arrivée avec les arrêts intermédiaires) sera d'ailleurs tout ce que l'on voudra sauf un succès de foule. A cette heure seules quelques personnes partant travailler de bonne heure prennent le bus.
Le voyage est relativement court, une demie heure environ et n'est émaillé que de quelques arrêts, notamment à Quaregnon et Jemappes. Au total, on ne comptera guère plus de cinq personnes. Il est important de signaler que, principalement dans ces conditions, le chauffeur est obligé d'accorder une attention toute particulière aux personnes qui montent dans son bus. En effet, il ne pourrait en aucune manière se retrancher derrière une affluence particulière pour justifier de n'avoir pas contrôlé les titres de transport. Consciencieux et même méticuleux, je suis connu pour être un bon élément (en tout cas je l'espère bien et je fais tout pour !) et je contrôle donc systématiquement les abonnements, les titres de transport, etc. Cela revient à dire que j'ai bel et bien vu et contrôlé toutes les personnes, cinq hommes donc et que toutes celles-ci sont bien montées par l'avant, comme le règlement le stipule. Tous les voyageurs de mon bus sont donc parfaitement identifiés, il n'y a absolument aucune équivoque là-dessus : j'ai cinq hommes à bord.
Et c'est là, à mon terminus arrivée que les choses se compliquent, m'apparaissent invraisemblables, incompréhensibles!
Car, en fait, lorsque j'ouvre les portes pour libérer mes passagers, les cinq hommes en descendent effectivement, mais il y a aussi une vieille dame (une "petite vieille" comme on dit) qui en descend et ce n'est absolument pas normal !
Ce n'est pas normal car à aucun moment cette vieille dame n'est montée !
Il est impossible qu'elle soit montée par l'arrière ce qui d'une part est interdit et qui d'autre part nécessite l'utilisation du point d'arrêt (un bouton qui permet l'ouverture des portes arrière en toute sécurité puisque, dans ce cas, le bus ne peut plus démarrer). Or, la seule fois où j'ai activé le point d'arrêt se situe au terminus arrivée, personne n'est descendu avant. Il est également impossible que les portes arrière aient été ouvertes par un passager car, dans ce cas, il aurait du actionner le bouton d'urgence, ce qui ne passe pas inaperçu. Cela s'appelle en jargon de chauffeurs "déplomber les portes", cela ne peut se faire qu'en cas d'urgence et à l'arrêt seulement, et rien ne l'a justifié. Mais ce n'est pas tout car cette procédure entraîne automatiquement l'arrêt du bus qui ne peut reprendre sa route qu'à la condition que l'on désactive cette procédure d'urgence. Cela ne peut se faire à l'insu du chauffeur qui, en tentant de redémarrer ne pourrait que remarquer le problème.
Stipulons bien que le dispositif rend impossible le démarrage du bus tant que les portes de derrière ou du milieu (et a fortiori les deux) sont ouvertes.
Il n'y a rien eu de tout cela !
Je reste pantois devant cette situation invraisemblable et par trop évidente : une personne est descendue de mon bus alors qu'elle n'y est jamais montée !
Ne vous attendez pas à ce que j'aie signalé ce point dans mon rapport quotidien (rapport Chef-train, même pour un bus !) je n'avais évidemment pas envie de me couvrir de ridicule...
Mais je n'en suis pas resté là ! Je ne pouvais pas rester inactif devant une pareille situation et après un court instant de surprise, je me suis précipité à l'extérieur du bus afin de revoir cette vieille dame. Mais il n'y avait que les cinq hommes qui se dirigeaient vers la gare toute proche. Il était impossible que la vieille dame soit déjà entrée dans l'une des habitations. Pour la plupart il ne s'agit que de vieilles maisons assez lointaines que la personne n'aurait pas eu le temps d'atteindre, autrement il n'y avait que des magasins, fermés à cette heure. De l'autre côté de la route, il n'y a que de tout petits buissons dans lesquels même un petit chat se serait fait immédiatement repérer et un parapet de pont empêchant tout passage et toute dissimulation. J'ai fait rapidement le tour complet de mon bus : rien ! La petite vieille s'était volatilisée, elle avait disparu de la même manière qu'elle était "apparue", tout aussi mystérieusement, de façon complètement incompréhensible !
Je n'ai parlé de cette observation à personne, ce qui ne m'a pas empêché de me poser mille questions.
Et à aucun moment je n'ai pensé qu'il aurait pu s'agir d'un fantôme.
Un fantôme qui prendrait le bus ? On n'a jamais entendu ça ! Et puis, cette vieille dame ne correspondait en rien à la description que l'on fait habituellement des fantômes.
Ce
n'est que bien plus tard que certaines révélations d'un médium du CERPI allaient me mettre la puce à l'oreille.
Il se fait que, bien souvent, les fantômes nous apparaissent sous une forme très semblable à celle des humains. Il faut être bon observateur pour distinguer la différence.
Celle-ci tient à peu de choses, notamment un teint blafard avec un rayonnement diffus. Cela a tout à fait pu passer inaperçu avec la lumière incertaine de l'éclairage du bus et l'obscurité qui régnait encore à cette heure.
On peut encore parler du manque de souplesse du visage ou de son caractère inexpressif, mais les personnes qui vont travailler tôt au matin sont encore peu réveillées et donc peu expressives, de plus les vieilles personnes ont bien souvent tout naturellement la peau du visage peu souple (quand elle n'est pas flasque et ridée).
On peut aussi citer la démarche qui est plus "glissée", comme si les pieds ne touchaient pas le sol, plutôt que saccadée à cause de la marche traditionnelle, d'une jambe sur l'autre. Mais je vous avoue que je n'ai pas l'habitude de regarder les pieds de mes clients, je regarde plutôt les visages comme on peut facilement se l'imaginer.
Or donc, sans le savoir, j'avais probablement aperçu un fantôme sans m'en rendre compte.
Aucune peur, aucun danger, aucune menace, seule l'émotion devant l'incompréhension au niveau du caractère logique de l'événement, voilà quels furent mes sentiments à cette occasion. Mais je ne peux m'empêcher de me demander ce que ce "fantôme" venait donc faire dans mon bus ! |