Un homme-papillon ? Chenille
peut rien !
Dans le bestiaire fantastique des États-Unis, peu de créatures cumulent
un tel sens du drame, une silhouette aussi improbable et un timing à ce
point apocalyptique que l’Homme-Papillon, plus connu sous son patronyme
anglophone de Mothman. Pour comprendre la genèse de ce mythe moderne, il
faut remonter à la nuit du 15 novembre 1966, dans la petite bourgade de
Point Pleasant, en Virginie-Occidentale. Ce soir-là, deux jeunes couples
en goguette automobile s'aventurent dans la « zone TNT », un ancien
complexe militaire de stockage d'explosifs de la Seconde Guerre mondiale
désaffecté et rendu à la nature. Ce décor digne d'un film de série B va
accoucher d'une légende : face aux phares de leur voiture se dresse une
silhouette humanoïde d'environ deux mètres de haut, dotée d'ailes
repliées dans le dos et, surtout, de deux globes oculaires rouges,
ardents et hypnotiques. Pris d'une panique compréhensible, les jeunes
gens battent en retraite à plus de cent kilomètres heure, mais la
créature les suit en planant sans effort au-dessus de leur pare-chocs,
initiant ainsi l'un des feuilletons cryptozoologiques les plus
fascinants du XXe siècle.
D’un point de vue purement zoologique et sceptique, l'irruption du
Mothman offre un terrain d’analyse particulièrement fertile. Les
ornithologues, soucieux de ramener la poésie des monstres à la rigueur
de la taxonomie, ont rapidement proposé une explication rationnelle : la
bernache du Canada (nous nous sommes renseignés et une bernache,
fut-elle du Canada, ne peut pas atteindre 2m de haut, seule son
envergure (ailes déployées donc, peut atteindre cette mesure, mais cela
ne correspond donc pas au témoignage qui, de surcroît, parle de quelque
chose d'humanoïde.) ou, plus probablement, la grue du Canada (Antigone
canadensis) (Ici aussi, nous nous sommes renseignés et, à peu de choses
près, les mêmes remarques sont de rigueur.) Cet oiseau de grande
envergure possède en effet des taches rouges distinctives autour des
yeux qui, sous l'effet des phares et d'une bonne dose d'adrénaline
nocturne, peuvent aisément passer pour des orbites diaboliques. D’autres
scientifiques ont évoqué le harfang des neiges (nouvelle investigation
de notre part et nous voyons que cet animal est encore plus petit, sauf
- une fois encore - pour ce qui est de son envergure.) ou une chouette
effraie massive (et nos recherches mentionnent :"idem" !) dont le disque
facial réfléchit la lumière de manière spectaculaire. Mais avouer avoir
été terrorisé par un grand oiseau égaré est nettement moins glorieux que
d'avoir survécu à un démon de l'Apocalypse. Cependant, les
ornithologues ne semblent donc guère avoir les yeux en face des trous.
Hou là là ! Trou lala !
L'hypothèse de la mutation biologique
a également fleuri dans les esprits, nourrie par le fait que la fameuse
zone TNT regorgeait de fûts de produits chimiques et de polluants
industriels. On imaginait alors une pauvre grue locale ayant un peu trop
trempé ses pattes dans la soupe chimique de l'Oncle Sam, se transformant
en super-héros malgré elle, le sens de la justice en moins et le
stridinement sinistre en plus.
Bon. Et quand est-ce qu'on mange ?
Littérairement et sociologiquement, le Mothman dépasse la simple méprise
animale pour s'inscrire dans une dynamique narrative profonde,
brillamment immortalisée par le journaliste John Keel dans son ouvrage
de 1975, The Mothman Prophecies. Keel a su lier la créature à un climat
d'angoisse généralisé en pleine guerre froide, orchestrant un ballet
d'apparitions d'ovnis, de pannes d'électricité et de mystérieux hommes
en noir harcelant les témoins. Le Mothman quitte alors le statut de
simple anomalie biologique pour devenir une figure mythologique majeure
: le messager de mauvais augure, un avatar moderne de la Banshee ou de
l'ange de la mort. Pendant treize mois, Point Pleasant vit sous le
battement d'ailes de ce fantôme d'encre jusqu'au dénouement tragique du
15 décembre 1967. Ce jour-là, aux heures de pointe, le Silver Bridge
suspendu au-dessus de la rivière Ohio s'effondre, entraînant la mort de
quarante-six personnes. Pour les tenants du paranormal, la messe est
dite : le Mothman, aperçu par certains sur les structures du pont les
jours précédents, n'était pas le bourreau, mais un Cassandre ailé venu
avertir la population d'un désastre imminent. L'enquête technique
incriminera plutôt une faille microscopique dans une barre de suspension
et une surcharge de trafic, des explications fâcheusement banales en
comparaison d'une prophétie occulte. Après le drame, la créature
disparut des radars locaux, sa mission – ou sa malédiction – étant
accomplie. OK. Quoi d'autre ?
Aujourd'hui, l'Homme-Papillon a achevé sa métamorphose la plus
surprenante : celle qui l'a mené de l'effroi nocturne au marketing
territorial. La ville de Point Pleasant célèbre désormais son monstre
avec une affection non dissimulée à travers un festival annuel, un musée
dédié et une imposante statue en acier inoxydable aux abdominaux
sculptés et aux yeux de verre rouge vif, devenue le point de passage
obligé de tous les amateurs de selfies ésotériques. L’effrayant cryptide
est devenu une icône de la culture pop, un mème internet et le doudou
gothique d’une génération amoureuse du bizarre. Qu'il ait été une grue
égarée dans la pollution américaine, une hallucination collective née de
la paranoïa des années soixante ou un véritable voyageur
interdimensionnel amateur de ponts suspendus, le Mothman continue de
planer dans l'imaginaire collectif, rappelant avec humour et mystère que
l'être humain aura toujours besoin de projeter ses propres démons et ses
peurs dans l'obscurité des forêts.
Bien. Et de notre côté nous
ferons remarquer que dans certains écrits de feu Georges Metz
(ex-académie française d'ufologie) on trouve des témoignages faisant
état d'apparitions de monstres préhistoriques de style ptérodactyles
(ces derniers étant trop petits il convient de comprendre plutôt
ptérosaures) dans un contexte ufologique et à proximité d'installations
militaires.
Dans la lignée des debunkers américains, nous dirons ironiquement qu'il
s'agit sûrement de "ballons". Ben voyons !