Les bunkers de La Panne
La Panne est une jolie petite station balnéaire belge qui évoque pour
moi des souvenirs impérissables. Des souvenirs qui remontent à ma plus tendre enfance, alors que je n'avais pas dix ans.
Lors des grandes vacances, mes parents allaient souvent passer une semaine ou deux dans cette station côtière toute proche de la France. Le
voyage était palpitant pour un bambin car il fallait prendre le train jusqu'au terminus d'Ostende, puis prendre le "boerentram (un vieux tram
qui allait, tout brinquebalant et grinçant, nous conduire à La Panne au terme d'une succession interminable d'arrêts et dans une promiscuité
très encombrante au début - mais les lecteurs assidus connaissent ma passion pour les véhicules de transport en commun, les anciens trams en
particulier) et l'une des particularités de terrain était qu'il y avait précisément moyen, au terme d'une petite excursion le long de la plage,
de rallier la première ville française voisine, Bray-Dunes.
Cela ajoutait bien sûr au dépaysement, même si l'on ne voyait guère de différence : les gens parlaient la même
langue, on acceptait nos francs belges (on était encore loin de parler d'euros !), le sable avait la même couleur et l'eau était aussi
mouillée... Mais on avait eu le plaisir enfantin d'avoir été dans un autre pays !
Toutefois, pour le petit gosse que j'étais, le parcours était riche en sujets d'observation. En effet, tout le
long des dunes (et même à l'intérieur des terres) se dressaient de très nombreux bunkers qui constituaient autant de vestiges du Mur de
L'atlantique, ce gigantesque réseau de défenses que les allemands avaient mis sur place afin d'interdire le débarquement des alliés en 44.
Bien sûr, mon père m'avait expliqué en long et en large en quoi
ces blockhaus avaient été meurtriers pour nos libérateurs. Des centaines et des centaines de soldats, débarqués pour la plus grande opération
militaire de tous les temps, allaient dans un premier temps se faire massacrer comme au casse-pipe. Il n'y avait donc certainement rien de
comique et le caractère "amusant" de ces fortifications était tout relatif.
Néanmoins, ma curiosité de jeune gamin était naturellement la plus forte et je ne pouvais manquer d'être
impressionné par les lieux qui, d'un côté présentaient l'immensité de la mer du Nord et de l'autre ces témoins de la guerre mondiale. Il y avait
des bunkers de toutes les tailles, du plus petit jusqu'au plus grand, du plus simple au plus sophistiqué. Dans l'intérieur des dunes, il y en
avait même de gigantesques qui devaient bien avoir la hauteur d'un édifice de plusieurs étages. On ne pouvait pas dire que c'était joli, ce
n'était évidemment pas l'esthétique qui avait été visée en l'occurrence, c'était même particulièrement laid (d'autant que la plupart étaient
détruits à des degrés divers ou fortement endommagés) aussi laid que peuvent être de gros blocs de béton qui, en plus, étaient chargés d'un
lourd passé (et d'un lourd passif). Le débarquement n'avait pas eu lieu ici mais en Normandie comme chacun sait. Néanmoins, de grosses
opérations militaires eurent lieu et connurent elles aussi leur lot de tragédies, il y eut des bombardements partout, la guerre était mondiale...
L'occasion était trop belle en ce qui me concerne pour ne pas aller
visiter ces bunkers, en dépit parfois des interdictions formelles qui étaient indiquées, car ils pouvaient - même si longtemps après (à l'époque la
guerre était terminée depuis près de vingt ans) et même encore de nos jours - receler des pièges ou des munitions dangereux. Et pourtant, le
plus souvent, ces visites étaient vaines car l'intérieur ne présentait rien d'intéressant : il était au contraire rigoureusement vide et aussi
tristement nu qu'un mur de béton. Mais le contexte, le décor étaient idéaux pour jouer aux bons et au méchants, au GI américain fraîchement
débarqué, bref : pour "jouer à la guerre".
Si, parvenu à l'âge adulte, on revoit les mêmes choses avec horreur et que l'on y voit le plus mauvais goût, il
faut dire qu'en ces années-là, si vous entriez dans un magasin de jouets, vous pouviez trouver mille et un soldats en plastique (qui
remplaçaient les soldats de plomb) représentant toutes les nations impliquées, principalement les allemands, les anglais et les américains.
Vous pouviez aussi choisir de collectionner les cow-boys et les indiens. Désormais, c'est devenu presque impossible. Mais quel est le gosse qui
n'a jamais joué à la guerre ? Quel petit garçon ne s'est jamais identifié aux héros qu'il voyait sur le petit écran ?
Si vous consultez notre rubrique sur
la démonologie, vous remarquerez à quel point la visualisation peut être
importante dans le déclenchement des manifestations surnaturelles. Mais s'il est facile de comprendre que lorsqu'un gamin joue de la sorte il
visualise ses adversaires dans son imaginaire il est plus délicat d'admettre que cela puisse générer des apparitions. Dans la très grande
majeure partie des cas d'ailleurs, tout le monde vous dira qu'il ne se passe rien de tel, absolument rien. Combien de gosses ont pu jouer comme
je l'ai fait sans pour autant voir apparaître qui que ce soit ? Des millions très certainement. Mais les choses ne sont-elles pas
différentes à partir du moment où le jeune garçon en question est investi d'un pouvoir héréditaire, un pouvoir de médiumnité, une faculté
de perception extrasensorielle ? Ou du moins est-ce ce que l'on supposera et que certains faits permettront de croire sans toutefois que
ce soit permanent ni prévisible.
En ce temps là, je peux vous garantir que j'étais loin de m'imaginer que je pouvais être nanti de telles facultés,
je doute même que j'en avais seulement entendu parler. Je crois aussi que si on m'avait demandé si les fantômes existaient j'aurais répondu par la
négative (puisque papa et maman le prétendaient avec force) et j'aurais prié pour qu'ils aient raison la prochaine fois que j'en verrais un
(!?)... Or donc, je ne présentais pas alors le même intérêt pour les choses de l'occulte que maintenant, j'étais préoccupé par des
considérations beaucoup plus terre à terre, les explosions, les avions qui bombardent, les morts, les armes, les uniformes, ce genre de choses...

Ce jour-là, je fus particulièrement exaucé. La visite du bunker était plutôt joyeuse bien qu'elle ait commencé de la manière la plus classique
qui soit : j'étais entré dans un endroit clos et sombre où, jadis, des soldats avaient du en découdre avec leurs ennemis. Il s'agissait en
quelque sorte d'un vestige prestigieux puisqu'il était difficile de trouver plus authentique. Mon premier coup d'œil n'avait permis de
remarquer qu'un spectacle ordinaire : une sorte de grosse casemate, vide, désolée, jonchée de débris...
Il y eut une espèce de flou rapide devant mes yeux, un truc semblable à ce qui se passa à
l'abbaye de Cambron-Casteau et
puis le local se présenta de toute autre manière. Il était devenu apparemment intact, le sol était net, tout était en ordre.
Il y avait là une petite dizaine de personnes en uniforme et en armes qui parlaient, mangeaient, buvaient,
riaient parfois, sans trop faire attention à moi. L'un d'eux répondit au téléphone avec un appareil qui ressemblait un peu à celui que mon père
avait sur son bureau si ce n'est qu'il s'agissait manifestement d'un modèle plus ancien. Je ne comprenais pas un traître mot de ce qu'il
disait car il ne parlait pas français mais s'exprimait dans un langage assez guttural dont j'appréciais d'ailleurs assez peu la sonorité. Il y
en avait deux qui jouaient aux cartes et, en m'approchant, je pus voir que leur jeu n'était pas le même que celui que l'on utilisait à la
maison. Je connaissais bien le jeu de cartes (mais seulement la bataille, car c'est à cela que je jouais avec feu mon arrière
grand-mère), toutefois celui-là m'était inconnu. Il présentait des gros bâtons, des épées, des ronds jaunes, c'était tout nouveau pour moi...)
Dans ma candeur juvénile, je vis un pistolet sur une table et voulus le saisir. Ce n'était bien sûr pas pour
le voler, mais pour jouer. Comprenez que l'occasion était trop belle que de pouvoir utiliser, pour jouer, un vrai pistolet. Mais j'en
fus pour mes frais et je ne compris pas comment il se faisait que je n'arrivais pas à le prendre. C'était impossible en fait, à chaque
fois que ma main tentait d'en prendre possession, elle ne rencontrait que du vide. Je restai interloqué devant ce phénomène qui ne me fit pas
peur le moins du monde. Simplement, je ne comprenais pas...
Je me souviens m'être dit que cela devait être comme au cinéma, comme à la télévision : un trucage. Sans doute
étais-je tombé en pleine prise de vues pour un nouveau film.
L'un des soldats se dirigea vers moi, s'accroupit pour se mettre à ma hauteur et me prit par les épaules (je
ne sentis absolument rien, il n'y avait pas de contact, je restai subjugué par cette situation bizarre, mais je ne me sentais nullement
menacé) Il me dit alors quelques mots absolument incompréhensibles, toujours dans le même langage que je supposai être de
l'allemand. Son intonation était très gentille, il ne criait pas comme le font les officiers SS dans les films, il parlait calmement
comme il aurait parlé à son fils. Je compris qu'il me posait des questions, il me demandait sans doute mon nom, ce que je faisais là.
Je ne savais que répondre, je ne comprenais rien. Pourtant, je compris - grâce aux gestes et aux mimiques qu'il faisait - qu'il
m'invitait à quitter les lieux, que ma place n'était pas ici.
Je restai d'abord interdit, puis je tournai les talons, un peu déçu qu'ils refusent de jouer avec moi, et je sortis du bunker, obéissant.
Pourtant, je me retournai malgré tout, probablement en vue d'émettre une timide protestation. Il n'y avait plus rien, le blockhaus était aussi vide qu'au
début, vide et parsemé de débris...
Mes parents avaient pris un peu d'avance mais traînaient volontairement le pas et se retournaient souvent pour voir si j'arrivais...
La journée se poursuivit sans autre incident, comme si de rien n'était. Je n'avais pas réalisé qu'il venait
de se produire quelque chose de vraiment spécial, un événement pour lequel j'avais été aux premières loges. Je n'avais donc pas questionné mes parents à propos de cette
bizarrerie qui pour moi n'en était pas une. Je n'étais pas conscient d'avoir été en présence de vrais fantômes. A bien y réfléchir, cela n'aurait d'ailleurs eu
aucun sens, cela ne pouvait pas être des fantômes puisqu'ils n'étaient pas revêtus d'un suaire blanc, ils n'avaient ni chaînes ni boulets, ils
ne poussaient pas des hurlements... et puis, nous n'étions pas dans une maison hantée ni dans un château, alors... et puisque, par dessus le
marché nous étions en plein jour, l'affaire était entendue : ce n'était pas des fantômes !
Ce n'est que longtemps après que j'appris que les fantômes ne prennent pratiquement jamais cette apparence, qu'il
s'agit seulement d'une vision populaire, voire cinématographique, sans grand rapport avec la réalité. Et pour ce qui est de la critique
rationnelle de cet événement, je ne peux évidemment pas dire grand chose si longtemps après. Je vous livre mon aventure à l'état brut sans
analyse. Je sais bien que je n'ai pas rêvé ça, je ne me suis pas retrouvé dans mon lit mais sur la plage, la journée a continué
normalement. Je peux seulement dire que si un film avait été tourné sur ces lieux, en admettant que n'importe qui aurait ainsi pu faire
irruption en plein tournage, cela n'a été corroboré en aucune façon. Je suppose en effet que si tel avait du être le cas, mes parents n'auraient
pas manqué de le signaler pour la petite histoire, cela aurait été amusant. Peut-être n'ont-ils tout simplement pas été mis au
courant, c'est possible. Mais dans ce cas je ne trouve aucune explication pour ce qui est du pistolet que je n'ai pas pu rapporter en guise de preuve. (Mais preuve de quoi
puisque je n'étais pas conscient d'avoir assisté à un phénomène ?)
Il se passa des années et des années avant que je revienne sur les
lieux, en compagnie de celle qui allait devenir ma femme. C'était dans le début des années 90 ou à la fin des années 80, en 1989 au plus tôt. La
Panne avait bien changé, évidemment, et il n'y avait plus aucun bunker sur la plage. Bien que je comprenne parfaitement les raisons qui
ont poussé les autorités à débarrasser le paysage de ces vestiges d'événements tragiques et douloureux, je le considère comme une grande
perte, un peu comme si cela avait tué des gens une deuxième fois. Les bunkers dévisageaient nos plages, c'est certain. Mais pour moi
leur absence procède de l'effet inverse.
Mais peut-être la destruction des bunkers a-t-elle permis à de nombreuses âmes en peine de trouver enfin le repos.
Il faudra sans doute beaucoup de temps, d'études et de recherches pour que nous arrivions à comprendre toutes ces choses...
NDLR : lors de
nos vacances passées à la côte d'Opale (Nord - Pas de Calais), après la visite du Cap Blanc Nez,
nous avons rejoint une plage parsemée de petits chalets sur pilotis. Au loin, un gros cargo laissait un sillage laiteux sur la mer. Il
faisait calme, un peu brumeux, pas mal de vent.
Ma femme me regarda d'un drôle d'air lorsque, en voyant des bunkers, je trépignai presque de joie ! Elle ne pouvait pas comprendre cet
enthousiasme à la vue d'anciennes fortifications datant de la guerre et je compris vite que les lieux étaient littéralement criblés de ces
vestiges du passé. C'était parfaitement normal puisque nous nous trouvions alors bien plus près des lieux historiques du débarquement,
les musées qui y sont consacrés sont légions (et magnifiques d'ailleurs !) et la région a su conserver les traces de l'événement.
Cela dit, il est rare que je raconte l'histoire du bunker de La Panne car j'imagine que personne ne me croirait. Comment accorder crédit à un
garçon d'à peine 10 ans qui a sans doute trop d'imagination, qui rêve éveillé, sans preuves, sur seule base de la bonne foi ?
Je mitraillai les bunkers avec mon appareil numérique, j'avais l'impression de retrouver une partie de mon enfance. Je trouvais
l'instant merveilleux, mais je devais être le seul. Pas le moindre fantôme cette fois. Seulement d'innombrables graffitis, souvent colorés, tendancieux, la désolation de
vieux blocs de béton à moitié détruits, affaissés, abandonnés. Pas de fantôme ? C'est à voir... Le spectacle que j'avais devant les yeux me fit penser à
mon défunt
père. C'est à ce moment qu'une mouette rieuse passa en poussant son cri très particulier... Petit clin d'œil intemporel, allusion aux Gaston Lagaffe qui nous faisaient tant
rire ? M'enfin ! Vous avez trop d'imagination ! |