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Dans la vie d'une association dont l'objectif réside dans l'étude des phénomènes inexpliqués, le hasard tient une place importante. On serait
tenté de dire que c'est normal, un peu comme si tous ses membres devaient forcément être autant de médiums en puissance, un peu comme si
nous avions notre petit musée des horreurs composé de quelques armoires remplies de fantômes, de poltergeist et de vampires, un ou deux loups
garous, quelques chouettes et un groupe de chauves souris. Un peu comme si le siège social avait une secrétaire de la famille Addams et un
bureau sur lequel trônerait une boule de cristal !
Toujours est-il que cette fois-là, le président du CERPI avait décroché
son téléphone et composé le numéro du bureau de police supposé administrer la localité d'Arc-Wattripont. Quelques instants plus tard,
il n'en croyait pas ses oreilles car le commissaire qu'il avait au bout du fil n'était autre qu'un ancien camarade d'école, un ancien voisin de
surcroît ! Ça alors ! Le monde est petit !
Quelques politesses et évocations de souvenirs plus tard, ils en
venaient au sujet de la maison hantée et le commissaire expliquait à son interlocuteur qu'il n'avait pas été présent sur les lieux au moment des
faits. Mais cela ne posait pas de problème car l'un de ses collègues pouvait le remplacer adéquatement à ce propos. Celui-ci avait bel et
bien figuré parmi les premiers intervenants. Juste un instant, il transférait la communication...

Bien évidemment, l'inspecteur ne pouvait pas s'éterniser au téléphone, à
rameuter des souvenirs d'école - alors que l'un et l'autre étaient encore en culottes courtes. Il n'allait pas non plus avoir le temps de
raconter toute l'affaire par le menu. D'ailleurs sa position d'agent encore en activité ne l'autorisait peut-être pas à en dire plus sur
cette affaire. Il en fit toutefois un bref résumé. Mais il ne fit aucune difficulté à citer le nom de l'un ou l'autre collègue qui, en principe,
pourrait s'étendre davantage sur le sujet.Dans son élan, fort du succès de ces retrouvailles, M. Vanbockestal décida de téléphoner immédiatement à l'un des officiels
qui lui avaient été cités. Il obtint la communication seulement le lendemain, après plusieurs essais infructueux.
Dans ce cas, l'ancien gendarme Y figurait parmi la première équipe qui était intervenue sur les lieux, au plus fort des phénomènes. Il
s'agissait donc d'un témoin de choix. Mais la communication fut très laconique :
Oui, l'ancien gendarme se souvenait très bien de l'affaire ! Il ne pouvait mal de ne pas s'en souvenir, d'ailleurs. Mais il préférait ne
plus en parler. C'était un épisode de sa vie qu'il voulait oublier à tout prix. L'affaire l'avait trop marqué et cela s'entendait nettement
au son de sa voix. Manifestement, il avait du être solidement ébranlé et cela en disait long sur la nature des phénomènes auxquels il avait pu
assister. Non, cela n'avait rien à voir avec des instructions qu'il aurait reçues de ses chefs, c'était bien le caractère angoissant, voire
hallucinant de leur visite qui entraînait sa décision et elle était sans appel.
Bon sang ! Quel contraste avec les propos du garde champêtre ! P et Y
pouvaient-ils avoir été à ce point naïfs face à des trucages grossiers et s'être laissés berner tant et si bien qu'ils auraient tout gobé, tout
attribué à une cause surnaturelle qui aurait imprimé sa trace indélébile dans leurs mémoires ? Au moins en ce qui concerne P, que M. Vanbockestal
connaissait mieux, il était permis d'en douter. Il savait bien que P. n'était pas du genre à s'émouvoir facilement ni à voir des fantômes
partout. Après tout, il n'était pas devenu inspecteur par hasard. Son métier avait dû l'amener à rencontrer des situations difficiles,
tendues. En principe, policiers et gendarmes, sauf peut-être ceux qui en sont tout à leurs débuts, sont rapidement blindés. Quant à Y, le
fondateur du CERPI ne le connaissait ni d'Ève ni d'Adam, il lui était donc plus difficile de juger. Mais certaines choses ne trompent pas :
l'intonation de la voix par exemple. Le gendarme aurait pu inventer un prétexte quelconque afin de se sortir d'une situation embarrassante ou
présenter une fin de non recevoir polie en raison de ses impératifs professionnels, mais il lui aurait été difficile de feindre à ce point
l'émotion. Parfois, certaines façons de s'exprimer en disent plus long par leurs silences que par de longues phrases.
Et tout cela ne faisait que confirmer l'opinion selon laquelle il se serait bien passé des choses hallucinantes à Arc-Wattripont. Cela ne
voulait pas dire qu'elles resteraient à tout jamais inexplicables. Mais même si certains points devaient passer au rang des supercheries, il
semblait bien qu'il avait malgré tout du se passer du vilain dans la maison.
Mais le Président du CERPI est aussi un ancien détective privé et il n'a rien perdu de ses capacités. L'entretien qu'il venait d'avoir l'avait renseigné sur plusieurs éléments qui, pour beaucoup, seraient passés inaperçus. Ainsi, il comprit notamment que l'inspecteur avait bien figuré parmi les premiers intervenants mais pas forcément parmi les premiers sur place : il avait dû faire partie de l'une des patrouilles envoyées en renfort suite à l'appel du gendarme B (qu'il rencontra plus tard). L'appel n'était pas réellement justifié par une panique des premiers sur place mais par le besoin que des collègues puissent, eux aussi, assister au spectacle, faute de quoi jamais on ne les aurait cru : il leur fallait surtout des témoins ! Dans le feu de l'action et la précipitation face à des phénomènes inexplicables, B avait expliqué à P que son collègue et lui avaient dû déplacer le combi qui se trouvait devant la façade afin d'éviter qu'il ne soit abîmé vu la proximité avec les volets qui jouaient des castagnettes. Mais B s'était contenté d'utiliser le verbe "battre" en parlant des volets; c'était en effet comme si ceux-ci avaient été battus par une force invisible, les faisant trrrrrembler, trembler ! Terrible ! (il reprenait là les propos de l'épouse du propriétaire avec son intonation horrifiée). Plus tard, le Président eut confirmation de son raisonnement car on put voir le gendarme P s'exprimer à propos des volets en ouvrant et en refermant les mains pour illustrer le mouvement. Cependant, la visite du CERPI rendait la chose impossible. En effet, la visite chez les propriétaires rendait les choses formelles sur le sujet : les volets ne pouvaient pas battre en adoptant (brutalement) le mouvement de fenêtres que l'on aurait ouvertes vers l'extérieur et fermées successivement pour la simple raison qu'il s'agissait de volets déroulants, lesquels sont toujours restés les mêmes depuis 1993. On pouvait donc déjà en déduire que les différents témoignages que les cerpiens pourraient glaner par la suite se devraient d'être examinés à la loupe car, dans certains cas, ce serait quasiment des copier coller rapportés entre collègues, avec leurs approximations qu'ils rencontreraient. Il faudrait pouvoir faire la distinction entre ceux qui raconteraient ce qu'ils avaient vraiment vu "en direct" et les témoignage de l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours !
L'entretien avait permis de répondre à une autre question : il avait été dit que vers 22h30, les Dubart avaient appelé les secours et la presse avait rapporté, dans la plupart des cas, qu'ils avaient appelé la police. Or l'intervention avait été celle des gendarmes. On pouvait donc se demander si l'expression utilisée avait été "générique" puisqu'à l'époque existaient toujours conjointement police et gendarmerie ou bien si une préférence avait été accordée à la gendarmerie plutôt qu'à la police ? En quoi cela aurait-il pu avoir de l'importance ? Hé bien pour ceux qui l'ignorent la police est communale alors que la gendarmerie est militaire et il y aurait pu y avoir une raison sous-jacente à la préférence exprimée. En réalité, les choses étaient plus simples : les Dubart avaient bien appelé les services de secours mais ils étaient tombés sur le dispatching qui ne pouvait de toute façon que switcher sur la gendarmerie, disponible 24h/24 alors que la police était limitée aux heures de bureau, sauf pour les services de garde. il se fait aussi que le dispatching pouvait visualiser à l'écran l'emplacement des patrouilles en activité et donc contacter l'équipe la plus proche.
Quant à l'émoi du gendarme Y on pouvait toujours dire que chacun réagit en fonction de sa personnalité, de sa sensibilité et sans doute aussi de ses convictions confessionnelles. Après tout, ce qui avait été dévasté était essentiellement des objets pieux, même s'ils n'en détenaient pas l'exhaustivité. L'intervention gendarmesque a précédé de peu celle de l'évêque gallican dans le cadre d'exorcismes, sans compter l'intervention, bien que très controversée du Père Samuel, qui devant le refus des habitants, n'avait officié que de l'extérieur. Comme l'expliquait la dame du café (de l'affaire des fleurs maudites), tout le village était touché par la psychose et redoutait de recevoir aussi une visite démoniaque ! Le gendarme B, peut-être moins sensible dans ce domaine, m'avoua, plus tard qu'après son service, quand il rentra chez lui, la première chose qu'il fit fut se servir un grand verre de whisky, tellement il avait été ébranlé par la nature et l'étrangeté des événements, dans leur déferlement qui ne laissait aucun répit. Après tout, la police avait rapidement pris contact avec un radiesthésiste de leur connaissance, ce qui donnait immanquablement une connotation surnaturelle à l'affaire. Ni les gendarmes ni les policiers ne sont armés pour ce genre de choses.
Comment se faisait-il aussi que gendarmes et policiers soient intervenus en même
temps sur la même affaire alors qu'en principe c'est le corps appelé qui a automatiquement priorité sur toute l'affaire ? il se faisait que
comme Éric avait rapidement été désigné comme épicentre des phénomènes, on avait jugé opportun de l'écarter de la maison des Dubart (cf.
principes du commandant Tizané). Par conséquent, sa famille avait elle-même été sollicitée pour héberger Éric, mais les autorités ne
reçurent qu'un refus. Dans ce cas, l'hébergement dépendait du bourgmestre, agissant dans le cadre communal et c'était la police qui
devait s'en charger.
Il se dit qu'Éric fut effectivement mis à l'écart dans un lieu tenu secret mais nous n'avons pas pu le vérifier et de toute façon la
manoeuvre se serait avérée inefficace.
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