LA BÊTE DU GÉVAUDAN « BESTIO DEL GEVAUDAN »
1 – L'HISTOIRE
01 juin 1764 - Une jeune vachère est attaquée par «une bête énorme»,
alors qu'elle garde les bœufs à proximité du village de Langogne. À la vue de l'animal, les chiens prennent la fuite. Les bovins, plus
téméraires, repoussent le molosse à coup de cornes. L'histoire fait sourire. Mais pas pour longtemps.
30 juin 1764 - Jeanne Boulet, 14 ans, est dévorée par «un loup» au
hameau des Habats, paroisse de St-Etienne-de-Lugdarès en Vivarais. Est-ce le même animal ? Pas d'attaque en juillet.
En août, deux adolescents succombent sous les crocs d'une bête.
Le 06 septembre, une femme est égorgée dans son jardin.
Le 28 septembre, une fillette est dévorée sous les yeux de sa mère. Tant d'assurance ne
ressemble pas au loup. La peur gagne la population.
Monsieur Lafont, avocat, syndic du diocèse de Mende et représentant de
l'Intendant du Languedoc, mobilise la population et organise de nombreuses battues. Sans résultat.
En octobre, cinq attaques sont recensées, dont deux mortelles.
Le Comte de Moncan, Gouverneur militaire de la province du Languedoc, mobilise 57 Dragons. À leur tête, le Capitaine Duhamel, Aide Major du
régiment des volontaires de Clermont. La troupe arrive à Langogne le 04 novembre 1764. Le lendemain, Duhamel s'installe chez Grassal, aubergiste
à Saint-Chély-d'Apcher. Il répartit ses hommes dans les communes les plus touchées : Rimeize, le Fau, Saint-Alban et Saint-Chély. Les bois
sont ratissés. Des battues sont organisées. Faisant fi des chasseurs, la Bête passe en Auvergne. Les attaques reprennent entre St-Flour et Claudesaigues.
En novembre 1764, les diocèses de Mende et du Vivarais offrent 200
livres de récompense à qui tuerait la Bête. Se sentant mis en cause, Duhamel se justifie. Il serait face à deux bêtes, «d'ailleurs, elles
sont presque toujours vues ensemble». De plus, les empreintes relevées sur le terrain ne sont pas celles d'un loup - Pour preuve, l'absence des
trois fossettes caractéristiques de la race, et la présence de griffes à la place des ongles. Peut-être est-ce un lion ?
Des morceaux de chairs, imbibés de noix vomique sont déposés sur les lieux de passage de la Bête.
Le 25 novembre 1764, le cadavre de Catherine Vally, veuve et sans famille, est laissé sur place en guise
d'appât. La tentative est un échec. Qu'importe, Duhamel retentera l'honteuse expérience à plusieurs reprises.
Décembre 1764 - Douze attaques dont sept mortelles sont officiellement recensées.
Le nombre de victimes est si élevé qu'il diverge déjà d'un chroniqueur à l'autre. Pour Monsieur Lafont, la Bête a tué dix personnes en
quatre mois alors que pour Monsieur Trocellier, Curé d'Aumont, elle a dévoré quinze personnes entre juin et octobre.
Le 31 décembre 1764, l'Évêque de Mende, Monseigneur de Choiseul-Beaupré,
rédige un mandatement épiscopal demeuré célèbre tant il est cruel et décalé. La Bête y est dépeinte comme une punition divine, envoyée par
Dieu pour punir son peuple. Repentir et prières sont préconisés pour lutter contre le «Fléau de Dieu» . Le texte, lu le lendemain dans les
paroisses du Gévaudan, sème la terreur parmi les paysans.
Début 1765, la Bête passe de l'autre côté de la Margeride et attaque à proximité Paulhac et de Saugues.
Le 12 janvier, elle s'en prend à un groupe de sept enfants (cinq garçons
et deux filles) qui gardent le bétail à la Coutasseyre, près de Villaret, paroisse de Chanaleilles. Les petits font face mais
qu'importe, la Bête ne recule pas. Elle mord Joseph Panafieu (huit ans et demi ans) avant de s'emparer de Jean Veyrier (8 ans). Elle entraîne
l'enfant avec elle. Les autres gamins la prennent aussitôt en chasse. Encouragé par Jacques André Portefaix (douze ans) ils poursuivent
l'animal, l'accule dans un bourbier, l'encerclent et la frappent de leurs «baïonnettes». La Bête résiste de longues minutes, gardant la gueule
ouverte tandis que les enfants l‘assaillent. Finalement, elle lâche sa proie et s'enfuit. Il est rare qu'elle recule.
Le Roi salua le courage des jeunes héros en leur offrant six cents livres de récompense: Trois cents livres pour Portefaix et trois cents
livres pour les autres. L'État prit également en charge les études de Jacques André Portefaix. Le jeune paysan devint lieutenant d'artillerie
coloniale. Il périt dans un accident de tir à Douai, le 14 août 1785.
Dans les heures qui suivent cette attaque ratée, un enfant est dévoré au Mazel (paroisse de Grèzes)
Deux jours plus tard, une fille succombe à la Bastide.
Le 20 janvier, la Bête tente d'enlever un enfant.
Le 22 janvier, elle dévore une femme.
Toutes les attaques sont-elles réelles ? Face à l'hécatombe, l'État entreprend de dédommager les victimes. Les fausses déclarations se
multiplient alors, obligeant les autorités à sévir. Ainsi, le métayer Géraud, qui déclara à tort avoir été attaqué par la Bête le 13 janvier
1765, fut arrêté le 08 février et emprisonné quelques jours, à titre d'exemple.
Le 7 février 1765, une battue mobilise soixante-treize paroisses du Gévaudan, trente paroisses d'Auvergne et dix-huit du Rouergue. Plusieurs
milliers d'hommes traquent la Bête, la débusquent, la poursuivent, la blessent même (elle pousse un cri !) La région est couverte de neige et
pourtant, chiens et chasseurs perdent sa trace. On l'espère morte mais
le lendemain, alors que la battue se poursuit à le Sauvage, Marie-Jeanne Rousset, 14 ans, est décapitée.
Le 12 février, elle attaque le valet de Monsieur de la Vedrine. Le Maître accourt aussitôt, tire l'animal et
le blesse. Les attaques cessent une dizaine de joursavant de reprendre de plus belle les 23 et 24 février.
Duhamel perd le respect des villageois. On refuse de lui obéir pendant
les battues. Les chasses et l'entretien des Dragons coûtent cher. Les récompenses offertes pour la mise à mort de la Bête augmentent. Le Roi
promet six mille livres, les États du Languedoc deux mille livres, l'Évêque de Mende mille livres et les syndics du Gévaudan et du Vivarais
deux cents livres. La fortune est assurée a qui tuera la Bête. De nombreux chasseurs de métier rejoignent le Gévaudan.
Parmi eux, Denneval (ou d'Enneval), et son père, Capitaine du régiment des recrues à Alençon. Les deux gentilshommes normands, considérés comme
les meilleurs louvetiers de France, comptaient déjà plus de douze cents loups à leur tableau de chasse. Ils avaient, entre autres, débarrassé la
Forêt Royale d'Eu des loups qui l'infestaient. Les Denneval arrivent à Clermont le 17 février. Ils sont accompagnés de leur valet, leur
piqueur, leurs six limiers et deux grands chiens entraînés à la chasse. Le 19 février, ils font halte à St-Flour et recueillent des témoignages
sur la Bête. Ils s'installent ensuite à Saint-Chély. Les Denneval sont exigeants. À peine arrivés, ils demandent six chiens
limiers et une trentaine de tireurs. Ils souhaitent également être défrayés de leur voyage. L'hostilité des villageois et de Duhamel est immédiate.
Après une phase d'observation, les Denneval emménagent à la Croix-Blanche, paroisse du Malzieu, au cœur de la zone sinistrée. Ils
chassent et abattent de nombreux loups. Chaque dimanche, ils organisent des battues mais ne lâchent jamais les chiens. Peut-être ont-ils peur de
la noix vomique ?
Les Denneval ne sont pas les seuls chasseurs que l'appât du gain attire en Gévaudan. Ils arrivent par dizaines du Dauphiné, de l'Auvergne, du
Vivarais, de Montpellier, de Bordeaux et même d'Espagne. Monsieur Lafont s'efforce de fluidifier les chasses. Certains aspirants à la récompense
se contentent de proposer, par courrier, des solutions afin de vaincre la Bête : Pièges, faux appâts, victimes artificielles, animaux déguisés en humains...
13 mars 1765 au mas de la Veissière, paroisse de St-Alban. Jeanne Jouve
est dans son jardin, avec trois de ses six enfants - Un garçon de six ans, une fille de neuf ans et un bébé de quatorze mois. La Bête apparaît
et se jette sur la fillette. La mère vole au secours de la petite, affronte l'animal et l'oblige à lâcher prise. La Bête s'empare alors du
garçon de six ans et le traîne hors de la propriété. Jeanne Jouve poursuit l'animal en hurlant. Alerté par les cris, le fils de treize ans
accourt. Aculée, la Bête abandonne le garçonnet qui succombera à ses blessures trois jours tard. Le Roi, touché par le courage de cette mère
et impressionné par le récit du combat (qui dura entre vingt et trente minutes !) offrit trois cent livres de récompense à la famille.
Le soir du 13 mars 1765, un garçon est dévoré à Chanaleilles.
Le 20 mars, un enfant de 10 ans et demi succombe sous les crocs de la Bête.
Le 29, encore une victime, âgée de seulement 9 ans !
Les querelles opposant les Denneval et Duhamel se multiplient.
Leur rivalité arrive aux oreilles de Lafont. Duhamel et ses Dragons sont priés de quitter le Gévaudan.
Le 9 avril 1765, deux jours après le départ des troupes, les Denneval
s'installent à St-Alban. Après avoir, des mois durant, critiqué les méthodes de Duhamel, ils adoptent les mêmes procédés. Les cadavres sont
empoisonnés à la noix vomique puis abandonnés en guise d'appâts. Le 21 avril, une chasse générale est organisée.
Le 22 avril, la Bête attaque un adolescent mais prend la fuite à l'approche des secours. Selon les
témoins de la scène, elle rejoint alors un autre animal, plus petit. Est-ce une louve ? Une prime est offerte pour tout loup, louve ou louveteau tués.
Le 23 avril, une louve d'à peine quarante livres est massacrée par Valentin à la Panouse. La dépouille est conduite à Mende
et ouverte devant témoins. Le ventre contient des chiffons, des étoffes, des poils et os d'origine animales. Est-ce une mascarade ? Le paysan
a-t-il farcie lui-même cette malheureuse louve dans l'espoir de toucher la prime ?
Le 24 avril 1765, après avoir gravement blessé une fille et dévoré une
seconde, la Bête attaque Marguerite Bony, âgée de dix-huit ans. Pierre Tanavelle, seize ans, porte secours à la jeune fille et blesse l‘animal.
Acte de bravoure jamais récompensé...
Le 30 avril, la Bête est débusquée au cours d'une battue réunissant cinquante-six paroisses. Le sol est
recouvert de neige, l'animal boîte. La chasse s'annonce facile. Et pourtant...
Le 01 mai 1765, Monsieur Marlet de la Chaumette aperçoit la Bête de la fenêtre de son château. Elles est sur le point d'attaquer un
jeune berger. Il prévient ses deux frères, s'arme et tire l'animal. Deux balles atteignent la Bête. Blessée, elle s'enfuit mais perd beaucoup de sang.
On la croit morte, pourtant, le lendemain, vers quinze heures, elle dévore une femme à Ventuejols.
Le 06 mai, lors d'une battue, la Bête est tirée à deux reprises et mordue par les chiens.
Les 12 mai et 16 mai, elle est de nouveau débusquée et pourchassée. Chaque fois, elle parvient à s'enfuir.
Le 19 mai, une femme de cinquante ans est décapitée et dévorée dans les bois de Servilanges, pendant une battue ! L'animal
enchaîne les crimes avec une rapidité et une fougue surprenante. La Bête fait la une de l'actualité européenne. L'Angleterre se moque,
l'Allemagne propose son aide... Agacé, Louis XV envoie son Maître de chasse royale au secours du Gévaudan. Monsieur François Antoine, porte
arquebuse du Roi, grand louvetier du Royaume, et chevalier de Saint-Louis, quitte Paris en juin 1765. Il est accompagné de son fils
cadet, le Capitaine Robert-François Antoine «de Beauterne», ainsi que d'une quinzaine de gardes chasse, d'une meute de chiens, de deux valets
de limiers avec leurs limiers et de quatre grands chiens de la Louveterie Royale. D'autres viendront les rejoindre plus tard. La troupe
arrive en Gévaudan le 22 juin 1765 et fait halte au château du Besset, près de la Besseyre Saint-Mary. Le lendemain, ils s'établissent à
Saugues et chassent avec les Denneval.
Le 02 juillet, la Bête attaque un courrier.
Le 04, elle tue une vieille femme à Lorcières et le 22, elle dévore un enfant.
Le 24 juillet 1765, Antoine regagne le château du Besset. Rappelés par la Cour, les Denneval
quittent le Gévaudan le 18 juillet 1765. Certes, ils n'ont pas vaincu la Bête, mais ils ont «débarrassé» la campagne d'environ deux mille deux
cents loups. En récompense, l'État accorda à Denneval père une
gratification annuelle de trois cent cinquante livres.
Le 27 juillet, la Bête attaque trois enfants au Roussillon, paroisse de
Ruines. Le même soir, à Servières, elle enlève le petit Roussel sous les
yeux de plusieurs témoins impuissants. Antoine examine les empreintes
laisser sur place. Il n'est pas face à une Bête mais à plusieurs. Il
appelle à l'aide le Comte de Tournon, gentilhomme du Vivarais, qui le
rejoint avec une vingtaine de chiens, deux piqueurs et deux valets de chien. La fréquence des attaques diminue.
Le 09 août, 1765 une vaste battue mobilise plus sept cents personnes
dans les bois de Servières. Le soir même, une laitière est égorgée à Besset, tout près du lieu ou réside Antoine.
Le 11 août, alors que trois grandes battues ont lieu simultanément, la Bête attaque Marie-Jeanne
Vallet et sa sœur, Thérèse. Marie-Jeanne, âgée d'environ vingt ans, transperce l'animal d'un coup de baïonnette. La lame d'un demi pied de
long, est tachée de sang sur une longueur de 3 pouces. Touchée au poitrail, la Bête hurle, porte la patte à sa blessure, la frotte et
s'enfuit. Impressionné, Antoine surnomme cette jeune servante de curé «la seconde pucelle d'Orléans» ou encore «la pucelle du Gévaudan». Les
attaques s'interrompent.
Le 16 août 1765, deux gardes-chasse assermentés de sa majesté, François
Lachenay et Louis Pélissier, font une désagréable rencontre dans les
bois de Servières. Égarés, les deux gardes demandent leur chemin à trois
hommes qui les dirigent volontairement dans une fondrière. Les gardes
s'embourbent avec leurs chevaux. Au lieu de les aider, les trois hommes
se moquent d‘eux. Sorti d'affaire, Louis Pélissier saisit un des
plaisantins par le collet, mais ses deux compères s'interposent. Les
gardes sont mis en joue. Sous la menace, ils se retirent et rédigent
aussitôt un rapport à Antoine. Les coupables sont démasqués. Il s'agit
d'Antoine Chastel, un sauvage qui vit au fond des bois, de son frère
Pierre et de son père Jean. Les trois hommes sont arrêtés et emprisonnés
à Saugues à compter du 21 août 1765. Antoine ne veut pas les voir sortir
avant que ses troupes n'aient quitté la Gévaudan.
Le 18 août, une jeune fille est attaquée à Julianges.
Le 19 août, une
messe solennelle est célébrée à la Besseire. Les paroisses alentours viennent en procession. Antoine et Lafont sont présents.
Le 25 août, une autre grand messe est célébrée à l'occasion de la Saint-Louis. Le 29
août au bois noir, à proximité de Paulhac, le garde Rinchard (neveu
d'Antoine) tire un loup énorme, au poil sombre, légèrement rougeâtre.
L'animal guettait des enfants lorsqu'il fut repéré et pris en chasse.
Blessé, il meurt près de Védrines-Saint-Loup. Était-ce la Bête ? Les
villageois se réjouissent mais Antoine n'y croit pas.
Le 2 septembre, les attaques reprennent.
Le 09 septembre, une fille originaire de la
Vachellerie, près de Paulhac, est dévorée.
Le 11 septembre, un muletier
est attaqué. L'homme tire sur la Bête avec du petits plomb mais
l'animal ne s'enfuit pas. Il semble insensible à la douleur.
Le 13
septembre au hameau de Pépinet, paroisse de Venteuges, voisine de la
Besseyre Saint-Mary, une enfant, la petite Denty, est dévorée alors
qu'elle gardait les bêtes. Antoine est bouleversé face au désespoir des
parents.
Antoine demande l'autorisation de chasser dans les bois des Dames de
l'abbaye royale Saint-Marie des Chazes, à proximité du village de
Pommier.
Le 18 septembre, il envoie des hommes qui lui confirment la
présence sur place d'un gros loup.
Le 20 septembre, toute la troupe part pour Chazes.
Le 21 septembre, l'animal est débusqué et détourné dans les
bois de Pommier. Antoine se trouve à la croisée de quatre sentiers lorsqu'il aperçoit une silhouette à travers les feuillages. Il pense
être face à un âne avant de réaliser qu'il est devant la Bête. Il tire à plusieurs reprises et touche l'animal à l'œil et à l'épaule. La Bête
tombe, se relève et marche vers Antoine qui n'a pas le temps de recharger son arme. Rinchard, accourt aux cris de son oncle et tire à
son tour dans les flancs de la Bête. L'animal marche encore quelques mètres puis s'écroule.
La "bestio" est un loup d'une hauteur de trente deux pouces, d'une longueur de cinq pieds sept pouces et demi (soit 1.43 mètres du nez à
l'arrière train et 1.90 mètres du nez à l'extrémité de la queue) largeur de trois pieds, hauteur 32 pouces, le poids de cent trente livres. Il a
les flancs rougeâtres et une raie noire sur le dos. Antoine lui-même est surpris par sa prise et reconnaît n'avoir jamais vu un tel animal ! La
dépouille est transportée au château du Besset ou les témoins qui ont survécu aux attaques l'identifient formellement. Jeanne Vallet croit
même déceler la cicatrice laissée par la lame de sa baïonnette ! Monsieur Boulanger, chirurgien à Saugues, pratique l'autopsie. Rien dans
les contenus gastriques n'indique que ce loup ait agressé un humain. L'animal est ensuite conduit à Clermont afin d'être empaillé par
Monsieur Jaladon puis transporté jusqu'à la Cour. L'escorte, conduite par le Capitaine de Beauterne, arrive à Versailles le 01 octobre 1765.
Monsieur Antoine, déjà Chevalier de St-Louis, devint grand'croix de St-Louis. Il reçut 6 000 livres de récompense, 1 000 livres de pension
et le droit d'ajouter la Bête du Gévaudan à ses armes. Enfin, le Roi lui offrit 10 000 livres qu'Antoine partagea avec ses lieutenants de
louveterie. Son fils, le Capitaine de Beauterne, reçut une compagnie de cavalerie.
François Antoine reste un temps au Gévaudan. Du 26 septembre au 07
octobre, il s'établit à proximité de l'abbaye des Chazes. Le 14 octobre,
il abat une louve haute de 26 pouces et blesse mortellement un
louveteau. Quelques jours plus tard, il tue le deuxième louveteau. La
dernière attaque remonte déjà au 13 septembre et pourtant, Antoine ne
part pas. Que craint-il ? Dans un rapport, il affirme être venu au bois
des Dames suite aux nombreux ravages de la Bête. Pourtant, aucune
victime n'est officiellement recensée aux alentours de l'abbaye. Dans un
autre rapport, il prétend s'être rendu à Chazes afin de tuer un chien
surpris à dévorer les restes d'un enfant. Les raisons qui conduirent
Antoine en ces lieux sont troubles et pourtant, c'est dans ces bois
qu'il croisa la Bête. Antoine quitte la région début novembre 1765. Peu après son départ, les Chastel sortent de prison.
Novembre 1765. Un homme est attaqué alors qu'il travaille seul dans les
champs. Il se défend à mains nues et repousse l'animal.
Début décembre,
deux petits vachers, âgés de treize et quatorze ans, croisent un loup à la Besseyre Saint-Mary. Le plus âgé défend vaillamment le plus jeune.
L'animal prend la fuite.
Le 10 décembre, deux filles sont attaquées à Lorcières. Elles sont indemnes mais qu'importe, la Bête est de retour.
Trois jours avant Noël, elle égorge Agnès Mourgue à Marcillac. L'hécatombe reprend.
Inutile d'appeler à l'aide. La Bête est officiellement morte. D'ailleurs, rien ne prouve que les agressions soient perpétrées par le
même animal. Les attaques mortelles sont plus rares que par le passé. La Bête ne s'en prend qu'aux enfants isolés. Elle s'enfuit devient un
chien. Une douzaine de victimes sont à déplorer en 1766. C'est peu comparé aux années précédentes. La situation est presque acceptable,
mais, en avril 1767, le rythme des attaques accélère. Treize personnes
sont dévorées en l'espace de deux mois.
Livrés à eux, les paysans sont dépités. La noblesse locale organise des
battues. Monsieur de Morangiès écrit un mémoire. Quelques rapports sont
rédigés. Des pièges sont déposés dans les forêts. Il est difficile de
compter les morts. Monsieur Lafont ne les répertorie plus. Reste la
tradition orale et les actes de sépulture.
En France, d'autres d'attaques d'animaux sauvages sont signalés. La Bête
de Verdun, par exemple, attaque quinze personnes des deux sexes avant
d'être tuée. Pour les autorités, il n'y a pas de différence. La liste
des victimes s'allonge cependant. Au printemps 1767, les commissaires du
diocèse de Mende envoient de nouveaux chasseurs, sans motivation.
Le 16 mai 1767, une autre petite Denty (cousine de la dernière victime
officielle ?) est égorgée à Sept Sols, près de la Besseyre-Saint-Mary.
Jean Chastel et son fils Pierre signent l'acte de sépulture. Le même
mois, un pèlerinage est organisé à Notre-Dame d'Estours (Notre Dame des
tours), paroisse de Champels, commune de Monistrol-d‘Allier, puis, en
juin, un autre pèlerinage à Notre-Dame-de-Beaulieu, au pied du
Montchauvet. Jean Chastel se trouve parmi les pèlerins. Il fait bénir
son fusil ainsi que trois balles.
Le 17 juin, Jeanne Bastide est tuée.
Le 18 juin, le marquis d'Apcher,
Jean-Joseph de Chateauneuf-Randon, organise une battue réunissant douze
chasseurs. Jean Chastel et ses trois fils, Jean, Pierre et Antoine y
participent.
Le vendredi 19 juin 1767, les hommes sont à Sogne d'Auvers, paroisse de
Noreyrolles, dans les bois de Ténazeyre (actuel Ténazeire). Jean Chastel
est posté à la croisée des chemins. Il lit les litanies de la Vierge. Un
loup énorme s'approche mais le paysan termine ses prières et range ses
lunettes avant de viser l'animal. La balle atteint la Bête à l'épaule.
Elle s'effondre. «Bête, tu ne mangeras plus», lance Jean Chastel tandis
les chiens achèvent l'animal.
Le loup tué par Chastel est un mâle rougeâtre avec une raie noire sur le
dos, la tête grosse et le museau allongé. L'extrémité de ses pattes
compte une griffe de plus. Il pèse 109 livres alors qu'un loup de
corpulence moyenne pèse entre 40 et 60 kg. Sa longueur est 1.50 mètres,
sa hauteur au garrot est de 77 cm, l'écartement des mâchoires est de 45
cm. La Bête est portée au château de Besques. Monsieur Boulanger,
chirurgien apothicaire, empaille sommairement l'animal. Le voisinage
défile au château. On s'interroge. Est-ce un loup ? Un chien ?
Le 26
juin 1767, une louve est abattue par Jean Terrisse à la Beyssère
Saint-Mary. Peut-être était-ce la compagne de la Bête ? L'homme reçoit
48 livres de récompense.
L'effervescence passée, Gilbert, domestique du marquis d‘Apcher,
transporte la Bête à Versailles. Chastel l'accompagne. Espérant glaner
quelques sous, ils s'arrêtent dans les villages traversés afin d'exhiber
la dépouille. Sans succès. Parti en juin, l'équipage arrive à la Cour au
mois d'août. L'animal est partiellement décomposé. L'odeur incommode le
Roi qui ordonne qu'on le débarrasse de cette charogne. Buffon, célèbre
naturaliste, examine les restes. Il conclue à un probable loup mais dans
un état de putréfaction trop avancé pour envisager un examen complet. La
Bête fut rapidement enterrée dans les jardins de Versailles. Jean
Chastel reçut 72 livres de récompense des États du diocèse de Mende.
Selon toute vraisemblance, la Bête du Gévaudan était un canidé. Les
témoignages les plus sérieux lui prêtent un corps allongé, des pattes
fortes et un museau fin. Son poil était long, épais et rougeâtre, avec
une raie noire sur le dos. L'hypothèse du loup est improbable. En effet,
le loup est un animal de meute. Il vit rarement seul. De plus, la Bête
se tapissait et attaquait ses victimes par derrière ce qui est contraire
au comportement de la race. Enfin, les paysans, quotidiennement
confrontés à l‘espèce, ne reconnaissent pas un loup en la voyant.
L'animal tué par Antoine, empaillé et transporté à Paris fut présenté un
temps au muséum d'histoire naturelle sous l'appellation de «hyène».
Comment une hyène serait-elle arrivée en Gévaudan ? Se serait-elle
échappée d'un cirque ou d'une ménagerie ? Il est bon de rappeler qu'à l'époque, le
terme «hyène» englobait l'ensemble des espèces sauvages. La Bête tuée
par Jean Chastel ne fut pas clairement identifiée. Le rapport d'autopsie
comporte juste cette phrase énigmatique : «Elle nous a paru être un
loup».
NDLR : En consultant
Wikipédia, on s'aperçoit que la théorie de l'hyène n'est pas du tout
absurde. Il s'agit nous dit-on du seul animal qui puisse attaquer
le lion. Voilà déjà une référence en soi. En ce qui concerne
la taille, on peut imaginer que des individus de grande taille ou plus
développés que la moyenne puissent convenir en l'occurrence. Par
ailleurs le descriptif du pelage ne comporte aucune incompatibilité.
Autre bizarrerie intéressante, il se fait que chez les hyènes femelles, le
clitoris est particulièrement développé de sorte que l'on puisse le
prendre pour un pénis. Ces individus sont dominants et les mâles
d'ailleurs souvent maltraités. Les traqueurs de la Bête ont donc
très bien pu prendre l'un pour l'autre. Tout ceci ne nous permet
cependant certainement pas d'être formels et d'affirmer que la Bête
était bien une hyène, mais il faut toutefois remarquer aussi que ces
animaux surprenants, qui ne connaissent guère d'adversaires, sont aussi
décrits comme ayant peuplé la plupart des pays d'Europe et l'Asie.
Il nous semble permis de supposer qu'au XVIIIème siècle, quelques
individus de ce type auraient pu subsister en France, dans les grandes
étendues boisées et peu peuplées où, de temps en temps, elles pouvaient
être prises pour des loups par des enfants ou des personnes qui les
voyaient de loin. Laissons toutefois la parole à Madame Putinier
pour la suite de son ouvrage, puisqu'elle y évoque ce sujet (page
suivante). Mais avant cela :
2 LES EXPLICATIONS
Le décor
Durant trois années, de juin 1764 à juin 1767, un animal sema la terreur
dans les forêts du Gévaudan. Officiellement, la Bête compte entre 102 à
104 morts à son actif, pour un total de 157 à 179 victimes. La surface
couverte par la Bête est restreinte. Douze paroisses cumulent à elles
seules soixante et une agressions. Les villages les plus touchés sont
Paulhac en Margeride (9 agressions, six victimes), Nozeyrolles (15
agressions, 13 victimes) et La Besseyre Saint Mary (14 agressions, 11
victimes). La Bête n'a pas quitté la région des Trois Monts. Évidemment, ces observations ont orienté les recherches, mais le travail
des chasseurs fut rendu pénible par la configuration des lieux. Les
terres étaient traversées par de nombreuses galeries souterraines. En
effet, à l'époque des faits, les mines d'antimoine (minéraux utilisés
pour la verrerie) étaient en activité dans le Gévaudan. Les cachettes
étaient nombreuses pour les animaux sauvages. La région était boisée,
froide et marécageuse. Les hivers étaient longs et rigoureux. Neige,
pluie, vent, brouillard ont surpris Duhamel et Denneval. Même Antoine,
grand louvetier du Royaume, ne resta pas indifférent face à la l'aridité
du paysage. Dans un courrier officiel, il écrivait : «J'ai l'honneur de
vous faire observer, M.M., que depuis cinquante ans que j'ai exercé des
chasses de toutes sortes, tant en France qu'en Allemagne, au Piémont et
les Pyrénées, je n'ai jamais vu de pays pareil à celui-ci et aussi difficile !»
La population locale :
Le Gévaudan faisait déjà parler de lui avant les ravages de la Bête. La
Région fut secouée par la révolte des Camisards. On y traqua les
huguenots. Enfin, en 1755, on y arrêta Louis Mandrin, célèbre bandit de
grand chemin. La population locale était pauvre. Les pouvoirs refusaient
d'armer les paysans par crainte d'une nouvelle jacquerie. Pour toute
défense, les malheureux emmanchaient des fers ou des lames de couteau
sur un bâton. C'est armé de cette baïonnette de fortune que les femmes
et les enfants gardaient le bétail.
La peur et le sentiment d'injustice n'encourageait pas la population à
faire confiance aux chasseurs. Les Dragons conservaient une image suite
à la sanglante répression des huguenots. Duhamel n'était informé des
attaques qu'après l'enterrement des victimes. Difficile dans ses
conditions de suivre la Bête à la trace. (suite : page suivante)
Images: à l'exception de la
première, toutes les images figurant ici trouvent leur source sur
Wikipédia. La deuxième est le fruit du travail de Monsieur
Szeder László et sous licence de
documentation libre GNU version 1,2
http://fr.wikipedia.org/wiki/B%C3%AAte_du_G%C3%A9vaudan
Sur la hyène:http://fr.wikipedia.org/wiki/Hy%C3%A8ne
SUITE DU DOSSIER - SOMMAIRE DES
ENTITÉS |